Les mystères des pyramides – 5e et dernier épisode

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« Ô Égypte, un temps viendra où, au lieu d’une religion pure et d’un culte intelligent, tu n’auras plus que des fables ridicules, incroyables à la postérité, et il ne te restera plus que des mots gravés sur la pierre, muets et presque indéchiffrables monuments de ton antique piété ! »

En achevant ces paroles, le Pastophore a conduit le postulant au fond de la galerie des Arcanes, et lui ouvre une porte donnant accès sous une nouvelle voûte, étroite et longue, a l’extrémité de laquelle rugit une fournaise ardente.
Devant cette terrible vision, le postulant frémit. « Où vais-je ?… » se demande-t-il à demi-voix. « C’est un péril sans issue… c’est la mort! »

« Fils de la Terre, » reprend le Pastophore, « les périls et la mort même n’épouvantent que les natures avortées. Si tu es lâche, qu’es-tu venu faire ici? Regarde-moi, j’ai traversé autrefois cette flamme comme un champ de rosés. »
Encouragé par le sourire bienveillant qui effleure les lèvres du Mage, le postulant se rassure et se met en marche pendant que derrière lui se referme la galerie des Arcanes. La réflexion qui suit toute première émotion lui rappelle que l’enseignement qu’il vient de recevoir est inutile à un homme qui va périr, il ignore comment finira cette nouvelle épreuve; mais avait-il prévu comment iI sortirait des premières? A mesure qu’il approche de la barrière de feu, sa confiance augmente, le péril diminue à ses regards. La fournaise se réduit à une illusion d’optique, créée par de légers entrelacements de bois résineux, disposés en quinconce sur des grillages au milieu desquels se dessine un sentier qu’il va rapidement parcourir, sans redouter nulle atteinte. Il s’élance, il croit l’épreuve franchie; mais, tout à coup, l’imprévu le saisit. Devant lui l’avenue voûtée se termine brusquement au niveau d’une eau morte, dont la large surface couvre une profondeur ignorée. Derrière lui, tombent de la voûte entr’ouverte des flots d’huile bitumineuse qui rejaillissent en lave embrasée la fournaise devient une réalité.
Serré entre ce rideau de flamme qui lui coupe toute retraite, et la nappe d’eau qui recèle peut-être une muette embûche, il faut de ces deux ennemis affronter le seul qui laisse une chance de fuite. Le postulant s’engage, à tout hasard, dans l’eau ténébreuse. Ses pieds tâtonnent sur une pente glissante il s’enfonce. A chaque pas, le niveau liquide semble monter, gagne sa poitrine, monte encore, arrive à ses épaules un pas de plus, et il se sentira submergé! Mais la clarté de la fournaise, qui se projette en avant, lui montre alors qu’il a atteint le milieu de cette espèce d’étang. Plus loin, la pente s’aplanit, se relève peu à peu, et soutient à fleur d’eau, sur la rive opposée, l’escalier d’une plate-forme qu’entoure de trois côtés une haute arcade. Sur le mur du fond se dessine une porte d’airain, que paraît diviser en deux battants une mince colonne torse, qui présente en saillie une gueule de lion tenant un anneau.
Cette porte est fermée. Le postulant, ruisselant d’eau et transi de froid, gravit avec peine l’escalier. En atteignant la plate-forme, il s’étonne d’avancer sur un plancher de métal résonnant. Il s’arrête auprès de la porte pour se reconnaître.
Au delà des eaux qu’il vient de traverser, le reflet de la fournaise pâlit, puis disparaît : l’incendie s’éteint. L’obscurité règne de nouveau sous ces voûtes inconnues, le silence est plein d’épouvante, personne ne se montre comment aller plus loin?… comment retourner, sur ses pas ?…
Mais voilà qu’une parole mystérieuse se fait encore ouïr dans l’espace occulte : « S’arrêter, » dit cette voix, « c’est périr. Derrière toi, c’est la mort devant, c’est le salut! » On devine l’anxiété du pauvre postulant. Pressé par la terreur, il palpe, en frissonnant dans ces ténèbres, les sculptures de la porte d’airain, pour découvrir le secret qui peut la faire mouvoir. L’anneau qu’il a entrevu tout à l’heure dans la gueule de lion, et dont la partie inférieure figure une tête de serpent se mordant la queue, ne serait-il point une espèce de marteau qu’il faut soulever et laisser retomber sur l’airain sonore de cette porte?. A peine l’a-t-il saisi de ses deux mains, que, par l’effet d’une détente communiquant à travers la porte, le plancher métallique fuit sous les pieds du malheureux qui demeure suspendu dans le vide béant.
Cette épreuve était, en apparence, très-périlleuse, car le postulant pouvait lâcher prise; mais les Mages avaient prévu cet accident. La profondeur du sous-sol dans lequel s’abattait le plancher métallique était divisée par plusieurs châssis d’étoffe, tendus et superposés horizontalement, que le poids d’un homme déchirait l’un après l’autre cette simple précaution suffisait pour amortir toute chute, et, d’ailleurs, plusieurs Pastophores se tenaient prêts à recevoir le postulant dans leurs bras. S’il n’y avait point chute, le plancher mobile était relevé sur-le-champ, par un appareil mécanique, et ramené à sa position horizontale où le fixaient des écrous. Le postulant reprenant pied, la porte d’airain s’ouvrait devant lui. Le chef d’une escorte composée de douze Néocores (conservateurs du sanctuaire) lui faisait de nouveau bander les yeux, comme à son entrée dans les souterrains; puis on l’entraînait, aux flambeaux, le long des dernières galeries qui s’étendent depuis le Sphinx jusqu’à la grande Pyramide. Ces galeries étaient fermées, de distance en distance, par des portes à secret, que des officiers du temple ne laissaient franchir qu’après avoir reçu un mot et un signe de reconnaissance.
Le collège des Mages attendait le futur initié dans une crypte creusée au cœur de la pyramide.
Sur les murailles de cette crypte, que revêtait un enduit du poli le plus brillant, des peintures symboliques représentaient les 48 Génies de l’année, les 7 Génies des planètes, les 360 Génies des jours. C’était une bible imagée dont les tableaux, divisés par des lames d’or, contenaient toutes les traditions que le Magisme avait reçues d’Hermès-Thoth, le grand révélateur.
Toute la science sacerdotale était écrite au-dessous de chaque tableau mais cette écriture ne pouvait être lue que par les initiés auxquels l’Hiérophante confiait la clef d’un alphabet mystérieux dont ils s’engageaient à garder le secret sous la foi d’un redoutable serment. Le même serment liait d’ailleurs tous les adeptes, depuis le Zélateur (titre du premier grade), jusqu’au Rose-Croix (neuvième grade), qui. recevait le sceau de la suprême initiation.
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Aux quatre angles de la crypte se dressaient, à égale hauteur, quatre statues de bronze, posées sur des colonnes triangulaires.
La première figurait un homme, la deuxième un taureau, la troisième un lion, la dernière un aigle, divisions symboliques du Sphinx dont j’ai déjà parlé. Sur la tête de chaque figure un récipient, en forme de couronne, contenait un foyer de lumière.
Sept lampes à trois branches, suspendues à la voûte, aux angles d’une rosace d’or à sept rayons, complétaient l’illumination.
L’Hiérophante, vêtu de pourpre, le front ceint d’un cercle d’or fleuronné de sept étoiles, occupait un trône d’argent dressé sur une estrade au centre de l’assemblée ; les autres Mages, en aube blanche, avec un cercle d’or sans fleurons, se rangeaient en triple hémicycle, à sa droite et à sa gauche, sur des sièges moins élevés.
Derrière le trône hiérophantique, sous un baldaquin de pourpre, apparaissait la statue colossale d’Isis, personnification de la Nature, composée d’un alliage de plomb, métal consacré à Rempha, génie planétaire de Saturne; d’étain, consacré à Pi-Zéous, génie de Jupiter; de fer, consacré à Ertosi, génie de Mars; –d’or, consacré à Pi-Rhé, génie du Soleil ; de cuivre, consacré à Suroth, génie de Vénus ; de vif-argent fixé, consacré à Thoth ou Pi-Hermès, génie de Mercure; d’argent, consacré à Pi-Ioh, génie de la Lune.
Isis portait un diadème triangulaire d’argent, avec aigrette à douze rayons, et, sur la poitrine, une rose d’or, figurant la sphère universelle, au centre d’une croix de même métal, marquant par ta direction de ses branches les quatre points cardinaux de la terre et les avenues de l’infini hauteur, largeur, profondeur. Les deux bras de la statue s’allongeaient un peu en avant du corps, et leur écartement mesurait la base d’un triangle équilatéral ayant pour sommet le haut du front. Les mains étaient ouvertes et projetaient chacune vers la terre cinq rayons d’or; ces 10 rayons et les 12 de l’aigrette frontale rappelaient les 22 arcanes que j’ai décrits plus haut.
Devant l’Hiérophante, au milieu de la crypte, il y avait une grande table d’argent, de forme circulaire, sur laquelle était gravée la figure théorique de l’horoscope déjà présentée au lecteur (page 69.). Cette table était supportée par douze cariatides, dont chacune figurait l’emblème de l’un des signes du zodiaque.
Les mêmes signes étaient aussi burinés en monogrammes sur un large cercle d’or, encastré dans une rainure pratiquée autour de la table. Ce cercle, divisé en douze parties, et mis en mouvement par un engrenage, tournait à volonté pour amener au point de l’Orient celui des 12 signes qui correspondait à l’époque précise d’une naissance quelconque. Au centre de la table se dressait un pivot traversant les têtes de sept aiguilles mobiles, dont chacune était faite du métal consacré au Génie planétaire qu’elle représentait. Quand le cercle zodiacal était fixé, on dirigeait la planète désignée par chaque aiguille sur le point déterminé par les calculs magiques. L’Orient et l’Occident de ce planisphère uranographique étaient marqués par deux socles de bronze, à hauteur d’appui, chargés de deux tablettes, enduites de cire, -sur lesquelles le Mage observateur traçait les résultats de son étude. Cette étude constituait l’épreuve suprême de l’initiation ; le récipiendaire recevait de l’Hiérophante le sujet d’un horoscope à tracer et à expliquer, séance tenante, devant le collège assemblé, et il devait s’acquitter de cette tache sans commettre aucune erreur, sous peine de voir ajourner indéfiniment son admission au rang de Mage de la Rose-Croix.
Revenons à notre postulant dont les tribulations ne touchent pas encore à leur terme. Introduit dans l’état de détresse d’un naufrage, ruisselant d’eau et enfiévré par l’ébranlement de toutes ses facultés physiques et morales, on l’arrête en face des Mages, à l’entrée de la crypte, et les douze Néocores se rangent à ses côtés. Deux d’entre eux lui saisissent les bras pour le maintenir immobile.
« Fils de la Terre, » lui dit l’Hiérophante, « les hommes de ta patrie te croyaient savant et sage, et tu sentais en toi-même encore plus d’orgueil qu’ils ne t’accordaient d’admiration. Tu avais, un jour, ouï dire que nous possédons un trésor de connaissances surnaturelles, et tu n’as plus goûté de repos jusqu’au moment où, à force d’instances, tu as obtenu de pénétrer parmi nous. Tes vœux imprudents sont-ils satisfaits? A quoi t’ont servi et ton ambition dévorante et ta stérile crédulité? Te voilà, misérable et captif, livré par toi-même au pouvoir d’une société inconnue dont tu convoitais les secrets, et qui, pour premier châtiment de ton audace, t’a enfermé dans les entrailles de la terre! Tu avais ouï parler de nos épreuves, mais, comme nos mystères sont bien gardés, tu imaginais, en ta courte sagesse, que les postulants n’étaient soumis qu’à de vains prestiges, capables tout au plus d’étonner des esprits vulgaires, et au delà desquels tu verrais bientôt resplendir l’apothéose de ton facile courage. Tu n’as point songé que, maîtres de ta vie et de ta mort, nous pouvions donner un cruel démenti à cette dédaigneuse sécurité. Je n’ai qu’un signe à faire pour que tu sois plongé vivant au fond de nos souterrains, nourri du pain d’amertume et abreuvé de l’eau d’angoisse jusqu’au dernier de tes jours. Mais notre clémence daigne se montrer plus grande que ta sincérité elle ne demandera même, pour te rendre à la liberté, que ton serment solennel de ne jamais révéler à qui que ce soit le moindre détail de ce que tu as vu et entendu cette nuit. Veux-tu prêter ce serment?… »
Le postulant, averti à voix basse par un des Néocores, répond «Je le jure! »
L’Hiérophante ordonne alors aux Néocores de l’amener au pied de l’autel et de l’y faire agenouiller. Puis il récite à haute voix, et lui fait répéter, phrase par phrase, la Formule suivante « En présence des sept Génies qui exécutent les volontés de l’Etre ineffable, éternel et infini, moi (ici le nom du postulant), fils de (ici le nom de son père) né (ici la date de sa naissance, les noms de sa ville natale et de sa patrie), je jure de taire tout ce que j’ai vu et entendu, tout ce que je verrai et entendrai dans ce sanctuaire des prêtres de la divine Sagesse. Si jamais je trahis mon serment, je serai digne d’avoir la gorge coupée, la-langue et le cœur arrachés, et d’être enterré dans le sable de la mer, afin que ses flots m’emportent dans un éternel oubli. »

« Nous sommes les témoins de ta parole, » reprend l’Hiérophante, « et si jamais tu devenais parjure, une invisible vengeance s’attacherait à tes pas; elle t’atteindrait en tous lieux, fût-ce même sur le plus haut des trônes, pour te faire subir le sort auquel tu viens de te vouer. Dès cette heure, tu es au nombre des disciples de la Sagesse, et tu porteras, parmi nous, le titre de zélateur, jusqu’à ce que, par un grand acte d’obéissance ou d’abnégation de toi-même, tu aies mérité de passer à un grade plus élevé. »
Pendant ces dernières paroles, deux Néocores, portant chacun une coupe, viennent se ranger sans bruit de chaque côté de l’autel un troisième se place derrière le postulant, pour dénouer tout à l’heure son bandeau, et, un peu en arrière, quatre Mélanophores (officiers des funérailles), déploient un grand voile noir.
« Tous les Mages, » continue l’Hiérophante, « me doivent une soumission absolue. Jure-moi donc, à ton tour, une égale obéissance ? »
Le postulant prête ce second serment.
« Prends garde!… » s’écrie l’Hiérophante. « Si tu n’as juré que des lèvres, nous lisons dans les cœurs, et le mensonge, parmi nous, est puni de mort!… »
Un effroyable bruit de tempête, produit par un ingénieux mais invisible appareil, gronde alors dans les profondeurs de la Pyramide; les détonations du naphte enflammé imitent les éclats de la foudre; les sept lampes de la voûte s’éteignant tout à coup, la crypte n’est plus éclairée que par les feux pâles qui tremblent sur les figures sphingiques.
Pendant cet orage artificiel, le bandeau du postulant, détaché par le troisième Néocore, tombe à ses pieds. Son regard aperçoit dans une lueur fantastique tous les Mages debout et pointant des glaives sur sa poitrine c’est un spectacle majestueux, mais terrifiant.
« Ces glaives, » reprend l’Hiérophante, « symbolisent la justice humaine mais cette justice est souvent faillible ou tardive, et la crainte qu’elle inspire n’arrête point les cœurs audacieux… Nous voulons que le Ciel même nous garantisse la foi des nouveaux initiés. Tu m’as juré obéissance absolue tu dois prouver ta sincérité en acceptant une épreuve dont il n’appartient qu’au Tout-Puissant de te préserver, s’il te croit digne de vivre. »
Ici les Mages baissent la pointe de leurs glaives, et les Néocores portant les deux coupes s’approchent du postulant..
« Vois ces coupes, » poursuit l’Hiérophante « le breuvage que contient l’une est inoffensif, l’autre est un poison violent. Je t’ordonne de saisir, au hasard, l’une ou l’autre, et de la vider d’un seul trait ! … »
Si le postulant consterné refuse d’obéir, un nouveau roulement de tonnerre annonce que l’initiation est rompue. Les quatre officiers des funérailles jettent sur lui leur grand voile noir, le terrassent, le roulent dans ses plis et l’emportent.
L’homme qui a craint de sacrifier sa vie à la foi jurée par un double serment s’est à jamais dégradé lui-même. Lui serait-il permis de retourner parmi ses concitoyens et de leur dire « J’ai voulu m’initier aux mystères de ces Mages si fameux, devant lesquels s’incline l’Égypte entière, comme devant des demi-dieux; mais ce ne sont que des scélérats ou des fous, parmi lesquels nul n’est admis que s’il échappe, par le plus grand des hasards, à la chance de s’empoisonner. Une telle épreuve m’a révolté ils m’ont chassé avec mépris. Mais je fais justice de leur mépris en les dénonçant eux-mêmes comme des monstres à l’horreur des nations !… »
Non; la défaillance ou la révolte d’un postulant déjà lié par le serment ne permettait plus de lui rendre une liberté dont il pouvait faire un tel abus. Mais les Mages ne l’immolaient point. On l’enfermait, pendant sept lunes, dans un caveau de la Pyramide, avec une lampe, du pain et de l’eau, renouvelés chaque jour par deux visiteurs silencieux. Près de lui était déposé un livre de sentences, contenant les devoirs de l’homme envers l’Être suprême, ses semblables et envers lui-même. La méditation de ce livre, écrit par Hermés-Thoth pour servir de catéchisme élémentaire à l’initié, offrait au captif un élément de consolation, de force et d’espérance. Il y entrevoyait, sous une forme voilée, la possibilité de se relever de sa chute. Après l’expiration des sept lunes, les deux coupes lui étaient représentées si, cette fois, il acceptait l’épreuve, ne fut-ce qu’avec une tremblante résignation, la loi magique était néanmoins satisfaite mais l’initié, rendu à la liberté, demeurait simple zélateur, et ne pouvait jamais être admis à un grade plus élevé.
En cas de refus, la captivité se maintenait dans les mêmes conditions, pendant sept autres lunes, suivies d’une nouvelle offre des coupes, et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’obéissance ou la mort naturelle vint terminer cette triste existence.
Quand, au contraire, l’épreuve des deux coupes avait été courageusement subie dans la crypte, en présence de tout le collège assemblé, et c’est ce qui arriva dans l’initiation de Platon, l’Hiérophante se hâtait d’apprendre au récipiendaire qu’il n’avait couru aucun péril, et que les coupes ne contenaient qu’un vin pur auquel un peu de myrrhe prêtait sa légère amertume.

* * * * *

Après une si forte tension des forces physiques et morales, le repos devenait indispensable mais ce repos même, à l’insu de l’initié, cachait une dernière épreuve, la seule qui fut réellement dangereuse pour sa vie. Les Néocores le conduisaient dans une salle voisine du sanctuaire et ornée du luxe délicat d’une royale chambre à coucher. Des serviteurs lui faisaient quitter ses vêtements mouillés, le massaient avec des essences parfumées, le revêtaient d’une robe blanche de fin lin, et apportaient devant lui une table chargée de mets exquis et d’un vin généreux. Pendant ce repas, une, musique invisible, enivrante, entraînait peu à peu son imagination dans un demi-rêve traversé par des visions amoureuses. Les plis d’une tenture verte, émaillée de branches de myrte, couleur et plante consacrées à Vénus, s’écartaient lentement au fond de la chambre, pour découvrir une galerie où se croisaient en chaînes de beauté, dans une chatoyante lumière, des groupes de jeunes femmes dansantes et liées l’une à l’autre par des guirlandes de roses. C’étaient les filles des Mages, élevées dans le sanctuaire et consacrées à Isis jusqu’au jour où elles recevaient un époux. Ces apparitions séductrices portaient un masque, attaché à leur front par un cercle d’or, afin que l’initié ne pût les reconnaître plus tard, s’il triomphait de l’épreuve; mais elles n’avaient pour voile qu’une courte tunique pailletée d’abeilles d’or, une écharpe de gaze et des fleurs.

La musique redoublait ses prestiges, des parfums inconnus faisaient aspirer à l’initié leurs effluves vertigineux l’aimant de la contemplation l’attirait en silence, pas à pas, au-devant de cette magie des formes, éternelle Circé qui emprisonne la raison humaine dans les ténèbres du monde matériel.
A peine avait-il franchi le seuil de la galerie, que deux des folâtres danseuses l’enlaçaient dans la chaîne de rosés. Toutes les autres disparaissaient comme une volée de colombes effarées.
La lumière, subitement diminuée, ne prêtait plus à cette scène qu’un vaporeux crépuscule, dans lequel les deux tentatrices poursuivaient leur danse tournoyante; en agitant la chaîne, chacune à son tour comme pour provoquer le choix de l’initié. Si, par le moindre, signe de faiblesse, l’imprudent osait profaner la pureté des mystères, un Néocore qui s’était glissé derrière lui sans, être aperçu, le frappait d’un coup-mortel: S’il demeurait immobile et recueilli, ou s’il brisait la chaîne de roses, un geste du Néocore l’envoyait ; les deux femmes, et les Mages venaient en procession féliciter leur nouveau frère d’avoir triomphé de l’épreuve surhumaine qui avait surpris sa vertu sans la faire chanceler…
« Digne zélateur », lui-disait l’Hiérophante, « la Magie se compose de deux éléments, la science et la force. Sans la science, il n’est point de force complète sans une force quelconque, nul ne s’élève sur le moindre degré de la science. Savoir souffrir pour devenir impassible; savoir mourir, pour devenir immortel ; savoir s’abstenir, pour mériter d’obtenir voilà les trois premiers secrets de la vie nouvelle à laquelle nous t’avons initié; par l’épreuve. Tout Mage est appelé à devenir le prêtre de la Vérité, c’est-à-dire le confident de ses mystères jet le possesseur de ses forces. Mais il est peu qui réalisent en son entier cette haute destinée. Apprends donc sans cesse à dominer tes sens pour conserver la liberté de ton âme ; c’est le prologue de nos études sacrées. L’intuition de Dieu en sera le couronnement, si tu sais être infatigable en ta persévérance. Les fortes intelligences arrivent parmi nous à la prophétie et à la théurgie. Le premier de ces pouvoirs ressuscite le passé, pénètre les raisons du présent et dévoile l’avenir. Le second pouvoir crée des oeuvres semblables à celles de Dieu; par la découverte indéfiniment progressive des secrets de la vie universelle. Tu peux monter à la dignité de prophète et de théurge, par sept années de travail silencieux et solitaire, et par des examens gradués sur toutes les branches du savoir accessibles à l’homme. Poursuis ta carrière d’initié comme tu l’as commencée, et que la grande Isis te soit en aide! Mais, soit que tu acceptes de vivre au milieu de nous dans une perpétuelle et douce fraternité, entre les charmes de l’étude et les devoirs des fonctions qui te seront, peut-être, un jour confiées si tu t’en montres digne, soit que tu préfères retourner dans ta patrie pour y enseigner tes concitoyens la Vérité et la Justice, souviens-toi du serment que tu as prononcé.
Et pour qu’il ne s’efface jamais de ta mémoire, viens contempler, avant de remonter sur la terre, le châtiment qui, parmi nous, est réservé au parjure.»
La procession des Mages se remettait alors en marche pour rentrer dans le sanctuaire. Chaque membre du collège sacré reprenait sa place dans l’hémicycle ; l’Hiérophante s’armait du sceptre et du glaive posés devant lui sur l’autel, et étendant ses bras en croix, il s’écriait, au milieu du silence général « Frères, quelle heure est-il ?. »
«– L’Heure de justice, » répondaient d’une seule voix tous les Mages.
Un timbre lugubre, dont l’écho prolongé montait de dessous terre faisait-retentir lentement sept coups à intervalles égaux.
« Puisqu’il est l’heure de Justice, » reprenait l’Hiérophante, «que justice soit faite !…»
Au pied de l’autel s’abat une trappe d’airain, plongeant dans un caveau d’où s’échappent comme des-bruits de chaînes entrechoquées par une lutte violente, puis des rugissements, puis l’éclat d’une voix humaine qui pousse un effroyable cri, puis plus rien c’est le froid silence du sépulcre.
« Ainsi périssent les parjures » disent les Mages.
« -Justice est faite, » reprend l’Hiérophante en se tournant vers le zélateur néophyte. « Va contempler son œuvre. Les douze Néocores le placent alors au milieu d’eux; six le précèdent, six le suivent, et tous descendent, un à un, dans l’étroite ouverture du caveau. C’est là qu’au pale reflet d’une lampe sépulcrale le néophyte aperçoit une forme de sphinx, qui laboure de ses griffes tranchantes une forme humaine étendue sous lui. À cet horrible aspect, il chancelle, près de s’évanouir ; mais les Néocores l’entourent, le soutiennent, et, quand ils l’ont rassuré, la vision a disparu. Hâtons-nous de dire qu’il y a ici qu’un meurtre en effigie, exécuté par un sphinx mécanique sur une victime artificielle. C’était le dernier acte du drame initiatique, auquel succédait un banquet religieux.
Platon vécut, je l’ai dit, treize années parmi les Mages de Memphis et de la ville du Soleil. Bien des siècles avant Platon, Moïse enfant sauvé des eaux du Nil par Thermuthis, fille du pharaon Aménophis, fut élevé aussi par des Mages et tira de leurs enseignements religieux, politiques et sociales qui furent la base de la législation des Hébreux après leur sortie d’Égypte. Cette histoire biblique est trop généralement connue pour qu’il soit utile de nous y arrêter. Il suffit de constater que les lois et les rites du Magisme passèrent en grande partie dans la constitution théocratique dont Moïse fut le fondateur. On doit néanmoins s’étonner de ne point voir figurer dans la loi mosaïque le beau dogme de l’immortalité de l’âme, et des récompenses ou des punitions qui attendent l’âme au seuil de la vie future. Ce dogme était hautement professé par les Mages, comme un des plus saints enseignements de la morale humaine. En portant leur doctrine, leurs sciences et leurs arts dans la Grèce et l’Asie, les Égyptiens n’avaient point oublié le jugement des âmes. La fable de Minos, d’Æaque et de Rhadamante, juges des morts, est d’origine magique; le Tartare et l’Élysée des nations antiques sont également, sous des noms divers selon les langues, des réminiscences de l’Amenthi égyptien, c’est-à-dire de l’Enfer, ou lieu inférieur dans lequel s’opérait, d’après la théologie des Mystères, le passage des âmes qui quittent la terre pour entrer dans une nouvelle existence.
L’entrée du prétoire de l’Amenthi avait pour gardien un monstre appelé Oms, ou chien de Typhon. C’était un composé triforme du crocodile, de l’hippopotame et du chien, dont les Grecs ont fait leur Cerbère ou chien à trois têtes. L’âme sortant du corps arrivait en ce lieu, conduite par deux génies dont l’un se nommait Vérité, l’autre Justice. Elle était reçue par un troisième génie, Thméi, fille du Soleil (Perséphone ou Proserpine des Grecs), qui présidait un tribunal de trente-deux juges, rangés sur leurs lignes. Ces juges avaient des têtes de différents animaux, dont chaque type symbolisait une vertu ou un vice dont ils étaient les examinateurs. Au milieu d’eux se dressait une balance, dont les bassins recevaient séparément les bonnes et les mauvaises actions, figurées par des poids que déposait le divin Thoth, premier législateur de l’Égypte. La bonté de l’Être suprême, figurée par Osiris, accueillait les âmes pures dans une sphère de bonheur déterminée par le genre particulier de mérite dont elles se présentaient ornées, et envoyait les âmes coupables se purifier dans une sphère d’expiation.
Cette idée si simple, si profondément religieuse, exprimée par des symboles empruntés à la nature visible, s’altéra, dans la suite des temps, par les commentaires ignorants de vulgarisateurs qui ne possédaient point la clef du Magisme, et qui firent croire au monde que les Égyptiens adoraient des animaux.
Le grand Hermès-Thoth avait lui-même prévu cette perversion des esprits, car il a écrit quelque part, soit dans le Pimander soit dans l’Asclepios, ces paroles tristement prophétiques « Ô Égypte, un temps viendra où, au lieu d’une religion pure et d’un culte intelligent, tu n’auras plus que des fables ridicules, incroyables à la postérité, et il ne te restera plus que des mots gravés sur la pierre, muets et presque indéchiffrables monuments de ton antique piété ! »

L’alphabet

Les fils des Mages commençaient leurs études en entrant dans le troisième septénaire de la vie, c’est-à-dire à partir de leur quinzième année, et l’enseignement complet durait vingt et un ans. Ce cours embrassait toutes les sciences. L’histoire naturelle et géographique des plantes, des minéraux et de l’homme exerçait la première intelligence. Le dessin s’y liait, pour apprendre à représenter les objets qui avaient frappé l’attention. Puis venaient les mathématiques, la physique, la chimie la médecine, la chirurgie, la sculpture, l’architecture, la musique, la mécanique. De ces sciences appliquées aux usages pratiques de la vie, l’enseignement passait à l’étude de l’histoire générale des peuples, des langues et des législations étrangères. Il s’élevait enfin aux sciences religieuses, lesquelles se divisaient en astronomie vulgaire et sacrée, horoscopie, écriture symbolique, philosophie de la justice et de la volonté, rites des temples, prophétie et théurgie. Chaque année voyait s’ouvrir des examens gradués dont l’importance s’élevait avec le niveau de l’instruction. On ne faisait subir aux fils des Mages aucune épreuve physique, car l’éducation elle-même constituait leur initiation, et, liés au sacerdoce par le droit de la famille, nourris de ses traditions et vivant au milieu des solennités sacrées, ils en apprenaient le sens et en pénétraient l’esprit sans efforts. La discrétion n’avait pas besoin de leur être imposée comme un dogme redoutable; elle était en eux une vertu de race, dont ils se montraient fiers de bonne heure c’était la couronne de leur savoir et le garant du respect des peuples. Dépositaire des connaissances les plus transcendantes, et sans cesse appliqué à en agrandir le domaine, l’Ordre des Mages a gravé son nom dans l’histoire en caractères indélébiles. Il est l’unique société humaine dont les œuvres monumentales nous révèlent encore et nous prouvent l’existence d’arts poussés jusqu’à la plus haute perfection, dans une antiquité à laquelle ni l’Inde, ni la Chine, ni l’Assyrie, ni la Perse, n’ont rien à comparer, et dont la science moderne n’est encore parvenue qu’à piller les tombeaux..
Nous avons vu que l’étranger, après avoir franchi les épreuves physiques de la postulance, recevait immédiatement le titre de Zélateur. S’il voulait s’élever plus haut dans la hiérarchie, il devait s’engager à passer douze années dans l’école des Mages, soumis à un régime austère, et voué à une rigoureuse solitude. À mesure qu’il avançait dans les voies de la science, il était admissible du deuxième grade, avec le titre de Théoriste; au troisième, avec celui de Pratiquant; au quatrième, avec celui de Philosophe; au cinquième avec celui d’Adepte mineur; au sixième, avec celui d’Adepte majeur; au septième, avec celui d’Adepte affranchi; au huitième, avec celui de Maître du Temple, et au neuvième, avec celui de Mage de la Rose-Croix. Mais ce dernier grade, correspondant à un enseignement complet, n’était accessible qu’à des intelligences douées d’une mémoire presque merveilleuse, parce qu’il embrassait les sciences hiératiques, dont la loi religieuse interdisait absolument de donner et de recevoir par écrit la communication. Le Mage parfait devait être une vivante encyclopédie, dont toutes les divisions, tous les chapitres, apparaissaient comme en une seule page au premier appel de son esprit. L’Astrologie, porte des Mondes occultes, lui ouvrait, à elle seule, des milliers d’arcanes auxquels il fallait savoir appliquer sur-le-champ, sans faillir, l’une des sept clefs du symbolisme universel révélé par Hermès. Les Mages du neuvième degré étaient seuls investis du droit de gouverner l’État et de rendre la justice. Quand ils furent détrônés par la caste guerrière, leur domination ne périt point, car du fond des sanctuaires où elle s’était revoilée, elle régnait toujours par le prestige des arts surnaturels, et les rois du glaive n’osaient rien entreprendre sans consulter les rois de la science fatidique. Le pouvoir spirituel de ceux-ci, dégagé des soucis de la politique active, ne cessa de grandir à mesure qu’il devenait plus caché, et que, plus recueilli dans la sereine contemplation des temps, plus désintéressé des fugitives ambitions de la vie, il imposait de plus loin ses oracles à l’orgueil des maîtres du monde.
Il faut une laborieuse et patiente curiosité pour étudier avec fruit ces étranges débris de ce qui fut une science souveraine, un art royal, comme l’on disait encore au Moyen-Age, et qui n’est plus, de nos jours, qu’un souvenir avili et condamné par l’ignorance. Où sont les esprits concentrés, silencieux, solitaires qui conservent encore, à l’écart, quelque tradition de cette science?… Il en existe, sans doute; mais leurs livres, soit manuscrits, soit imprimés, la plupart incomplets, sont d’une lecture difficile. On sent qu’ils écrivirent à regret la doctrine dont les anciens Sages ne permettaient la communication que par la parole. D’ailleurs, ces travaux singuliers ne s’adressaient point au public; ils avaient pour unique objet de soulager la mémoire du Maître vieilli, ou d’obvier aux faux pas de quelque disciple emporté loin des règles. Éclats de lumière pour l’âme enseignée, crépuscule pour le puissant chercheur, nuit muette et sans bornes pour la foule, ces livres sont les derniers des oracles.

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Illustrations :

Les illustrations de ce dernier épisode sont extraites de l’ouvrage originel, Histoire de la magie du monde surnaturel et de la fatalité à travers les temps et les peuples, de P. Christian (1811-1872), Paris, 1870, 693 p.

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