Manou – Manès – Minos – Mosès

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« Quand la durée de la dissolution, dit Manou, fut à son terme, alors le Seigneur existant par  lui-même, qui n’est pas à la portée des sens  externes, rendant perceptibles ce monde avec  les cinq éléments, et les autres principes  resplendissant de l’éclat le plus pur, parut et développa la nature. » 

Pour montrer que « l’Inde a été le foyer générateur de toutes les religions du monde ancien », Jacolliot s’est attaché à le démonter en s’appuyant sur des textes sanskrits anciens, en étudiant les traditions religieuses, philosophiques, morales, l’histoire, la langue, les arts et les monuments et les vestiges de l’Inde antique.
Nous voici en première étape : le premier législateur Manou a inspiré par la suite d’autres législateurs des contrées lointaines principalement l’Asie mineure, l’Égypte, la Grèce, et à certains égards la Perse.

* * * * *

Un homme donne à l’Inde des lois politiques et religieuses, et il s’appelle Manou.
Le législateur égyptien reçoit le nom de Manès.
Un Crétois se rend en Égypte pour étudier les institutions dont il veut doter son pays, et l’histoire conserve son souvenir sous le nom de Minos.
Enfin le libérateur de la caste asservie des Hébreux fonde une société nouvelle, et se nomme Mosès.
Manou, Manès, Minos, Mosès, ces quatre noms dominent le monde ancien tout entier; ils apparaissent au berceau de quatre peuples différents, venant jouer le même rôle, entourés de la même auréole mystérieuse, tous quatre législateurs et grands-prêtres, tous quatre fondant des sociétés sacerdotales et théocratiques.
Qu’ils aient procédé les uns des autres, que Manou ait été leur précurseur, cela ne peut faire l’ombre d’un doute, en présence de la similitude des noms et de l’identité des institutions qu’ils ont créées.
En sanscrit, Manou signifie l’homme par excellence, le législateur.
Manès, Minos et Mosès ne proviennent-ils pas de la même racine sanscrite? Ces noms n’accusent-ils pas une origine unique et incontestable, et dont on ne peut attribuer les variations, bien légères du reste, de la prononciation et de l’écriture , qu’aux langues égyptienne, grecque et hébraïque, qui toutes trois, en s’emparant de ce nom primitif de Manou , devaient nécessairement l’écrire avec des changements appropriés à leur génie et à leurs formes particulières ?
Nous avons là, en sachant le suivre, le fil de Dédale qui doit nous diriger dans nos recherches à travers les civilisations antiques, et un immense champ d’exploitation du quel vont surgir en foule les preuves les plus convaincantes en faveur de la paternité de l’Inde et de son influence directe sur toutes les nations des temps anciens.
C’est par là aussi que nous allons pouvoir remonter aux sources uniques de la révélation et de toutes les traditions religieuses.
Quand nous aurons démontré que l’Égyptien Manès, le Crétois Minos et l’Hébreu Mosès ne sont que les continuateurs de Manou, alors qu’on ne pourra plus nier que l’antiquité n’ait été qu’une émanation indoue, plus facile sera la tâche que nous nous sommes imposée, de faire remonter à la haute Asie les origines de la Bible, et de prouver que l’influence et les souvenirs du berceau se continuant à travers les âges, Jésus-Christ est venu régénérer le monde nouveau, en suivant l’exemple de Iezeus Christna, qui avait régénéré l’ancien monde.
Au seuil de chaque civilisation qui se fonde, paraissent des hommes qui, plus intelligents que leurs frères, s’imposent aux masses dans un but de domination ou de progrès ; seuls contre tous, alors que la force brutale est la loi suprême, la condition du pouvoir qu’ils cherchent à fonder est de chercher un appui dans cette idée de l’Être suprême, laissée par le Créateur dans la conscience de tous, et alors ils s’entourent d’une mystérieuse auréole, dissimulent leur origine, s’intitulent prophètes ou envoyés célestes, et appellent à eux, pour se faire accepter plus facilement , les fables, les prodiges, les songes, les révélations obscures qu’ils prétendent seuls pouvoir expliquer, ainsi que tous les phénomènes physiques, qui deviennent sous leur main habile des manifestations de la colère céleste qu’ils peuvent susciter ou apaiser à leur gré.
De là les mythes de toutes natures qui entourent l’enfance de la plupart des nations, et que l’histoire s’est habituée à enregistrer pieusement, sans voir qu’elle enracinait ainsi de ridicules préjugés et leur donnait de l’authenticité, au lieu de les combattre énergiquement et de les reléguer dans le domaine du rêve et de la poésie.
C’est à l’aide de cela que les ambitieux ont asservi, dominé les peuples dans les temps anciens; c’est encore à l’aide de ces souvenirs fabuleux que l’on tente de les asservir aujourd’hui.
Manou, en s’unissant aux brahmes et aux prêtres pour renverser la primitive société des Vedas, a été le point de départ de l’abaissement et de la ruine de son pays, étouffé sous une théocratie égoïste et corrompue.
Son successeur Manès, en asservissant l’Égypte sous la domination des prêtres, lui préparait l’immobilité et l’oubli.
Et Mosès ou Moïse, poursuivant avec un égal succès le rôle despotique de ses devanciers, n’a su faire de sa nation, appelée si pompeusement le peuple de Dieu, qu’un troupeau d’esclaves, bien discipliné pour le joug, et constamment emmené en servitude par les populations étrangères ses voisines.
À Athènes et à Rome se produisirent, il est vrai, quelques éclairs de libre pensée, quelques velléités d’indépendance; mais entourées de nations abruties et en pleine décadence, elles devaient subir le sort commun, et elles tombèrent parce qu’elles furent sans force pour lutter contre la corruption générale.
Une ère nouvelle se leva; l’idée religieuse épurée tenta la régénération par la morale, le libre arbitre et la raison.
Mais le philosophe chrétien devint bientôt un révolutionnaire pour ses successeurs, qui sortirent des catacombes pour s’asseoir sur des trônes, et à partir de ce moment s’appliquèrent sans relâche à dénaturer les principes de maître et à substituer à cette sublime parole :
« Mon royaume n’est pas de ce monde, »
cette autre, qui menace de faire son chemin :
« Le monde entier est notre royaume. »


Prenons garde, les temps brahmaniques, sacerdotaux et lévitiques, dans l’Inde, en Égypte et en Judée n’ont rien à nous opposer aux bûchers de l’inquisition, aux massacres des Vaudois, à la Saint-Barthélemy, pour laquelle Rome fit retentir Saint-Pierre d’un Te Deum d’allégresse.
Henri d’Allemagne, empereur et roi, passant trois jours les pieds dans la neige, la tête courbée sous la main stupide d’un prêtre fanatique, n’a pas eu son pendant sous les sectateurs de Brahma, d’Isis ou de Jehovah. Prenons garde !
89 est venu donner le signal de la lutte entre ceux qui, suivant la loi de Dieu, marchent en avant à la conquête du progrès et de la liberté, et ceux qui prétendent se servir de la loi de Dieu pour détruire la liberté et le progrès.
Pas de faiblesses; regardons en arrière, et voyons si nous voulons finir comme les nations de l’antiquité. Ayons la foi qui remercie Dieu de la raison qu’il nous a donnée; repoussons la foi qui fait de Dieu un instrument pour asservir la raison.
Voilà ce que me disent ces quatre noms de Manou, Manès, Minos et Mosès ; voilà les enseignements que je puise dans le passé et que me donne l’histoire dénuée de rêves, de préjugés et de superstitions, l’histoire que nous devrions faire étudier à nos enfants, au lieu de cette science de convention qui se prélasse dans les temps héroïques et fabuleux, élève des autels aux tueurs d’hommes, et préconise les sortilèges, les pythonisses, les miracles, Dieu et le diable, et la révélation.
Avant d’étudier l’influence politique et religieuse de Manou sur l’Inde, l’Égypte, la Judée, la Grèce et Rome, je ne puis résister au désir de jeter ici les bases d’un procès à l’histoire, qu’il nous faudra tôt ou tard juger, si nous voulons la régénérer, la rendre conforme à l’humanité et à nos aspirations vers l’avenir.
Je n’expose ici que des idées personnelles.
Les traitera de folies qui voudra.
Les admettra qui pensera y trouver quelques vérités !
(…)

Ligue de Manou et des Prêtres, pour confisquer à leur profit la société primitive des dévas. Création des castes

Divide et impera

Les Védas créèrent par la révélation religieuse une époque de foi ardente qui, bien que le libre arbitre et la raison aient été en honneur chez les premiers peuples de l’Inde, dut merveilleusement préparer le terrain pour l’œuvre de la domination brahmanique ou autrement dit des prêtres; domination qui s’établit dans cette antique contrée à la suite de l’avènement de Christna, qui vint accomplir la parole de Dieu et racheter l’humanité des fautes commises par ses ancêtres.
Certes s’il fut au monde une société, une civilisation fortement constituée, destinée à braver les siècles et à survivre aux invasions de toute nature, ce fut la société brahmanique, encore vivante aujourd’hui malgré la perte de son ancien prestige et de sa puissance politique. Comme elle avait su façonner ses hommes pour l’obéissance et le respect, ne laissant à leur volonté, à leur initiative aucun acte de vie publique ou privée, réglementant même le droit de manger et de se vêtir, elle avait supprimé à jamais ces deux adversaires gênants de tout pouvoir despotique, la volonté et la liberté.
D’où sont donc venu ces brahmes qui parlaient la langue la plus belle, la plus perfectionnée qui soit au monde, qui ont creusé, retourné, fouillé en tout sens le problème de la vie, et n’ont rien laissé à innover aux chercheurs de l’antiquité et des temps modernes dans le domaine des sciences morales, philosophiques et littéraires ? D’où sont donc venus ces hommes qui, après avoir tout étudié et tout mis en doute, tout renversé et tout reconstruit, en étaient arrivés, en dernière analyse, à rapporter tout à Dieu avec la foi la plus vivace, et, conséquents avec leurs principes, à édifier une société théocratique qui n’a pas eu d’égale, et, depuis plus de cinq mille ans, résiste à toute innovation, à tout progrès, fière de ses institutions, de ses croyances, de son immobilité.
Nous allons voir qu’elle fut la source de toutes les sociétés anciennes qui la copièrent plus ou moins servilement ou plutôt qui conservèrent la tradition portée aux quatre coins du globe par les émigrations successives.
Suivant les uns, les brahmes furent des envahisseurs guerriers qui asservirent l’Inde sous leurs lois; suivant les autres, les brahmes furent les descendants, les successeurs du novateur Christna, qui profitèrent des grands souvenirs laissés par ce dernier dans le peuple pour confisquer à leur profit la tradition religieuse et asseoir leur puissance.

La seconde de ces opinions paraît être la plus véritable, la plus conforme à la logique des faits. Si, en effet, la domination brahmanique eût été le résultat d’une invasion brutale, le pouvoir nouveau qui se serait fondé sans rejeter complètement l’influence religieuse eût été, sans aucun doute, plus féodal, et tout au moins les chefs des tribus envahissantes, en se faisant rois, n’eussent jamais consenti à se reléguer au second plan, et à n’être que les vassaux et les serviteurs de leurs prêtres.
Ce pouvoir sacerdotal n’a dû et n’a pu s’établir que grâce à la puissance habilement exploitée de l’idée religieuse sur les consciences ; sans cela il n’eût été accepté ni par les chefs ni par le peuple qui ne devaient retirer aucun avantage de leur esclavage. Les brahmes sentirent le besoin de donner une origine divine à la société qu’ils étaient parvenus à dominer; aussi, conservant pour eux la tradition primitive de l’Écriture sainte sur la Genèse et la création de l’homme, firent ils jouer à Brahma un rôle à leur convenance qui devait pour toujours assurer leur supériorité.
Ils eurent par la suite des imitateurs constants , et depuis eux on peut dire, l’histoire des peuples à la main, que Dieu ne fut plus que l’instrument docile du prêtre. Suivant eux : Brahma de sa bouche produisit le Brahme, c’est-à-dire le prêtre ; De son bras sortit le Tchatrias ou le roi ; De sa cuisse naquit le Vaysias ou le marchand et le cultivateur ; De son pied, enfin, il tira le Soudras, c’est-à-dire l’artisan, le serviteur, l’esclave des autres castes.
Aux Brahmes fut réservé l’enseignement des Védas ou Écriture sainte, l’accomplissement des sacrifices et la surveillance des rois.
Le Tchatrias eut pour devoir de gouverner, suivant la loi de Dieu, avec l’appui des prêtres, et de protéger le peuple.
Le Vaysias fut obligé de cultiver la terre, soigner les bestiaux, tisser les étoffes, fabriquer tous les objets nécessaires à la vie, pratiquer l’échange, faire le commerce et payer l’impôt.
Quant au Soudras, créé le dernier, il dut se résigner, ainsi que nous l’avons dit, à l’obéissance et au servage.
Chaque homme, et ce fut la règle inflexible, ne put ni pour services rendus, ni pour action d’éclat, ni pour tout autre motif sortir de la caste où il était né, et dès lors nulle ambition ne venant l’agiter, nul espoir d’une situation meilleure n’étant offert comme stimulant à son énergie, l’Indou, dont chaque pas, chaque mouvement, de la naissance à la mort, fut compté, réglementé par des habitudes et des lois, se plongea dans cette vie de rêve, de superstitions religieuses, de fanatisme et de matérialisme qui est encore celle qu’il mène aujourd’hui, et qui lui fait repousser tout changement comme un mal, tout progrès comme un crime.
Certes, les Brahmes se préparèrent ainsi une nation facile à gouverner, impuissante à secouer le joug, et sans force même pour se plaindre; ils en obtinrent longtemps honneurs, dévouements, richesses et respect. Mais du jour aussi où les populations du Nord regardèrent d’un œil jaloux les splendeurs et les richesses de l’Indoustan, du jour où l’invasion mongole lança contre eux ses hordes rapides, en vain il essayèrent de se défendre, tous leurs efforts furent impuissants à galvaniser pour la lutte ce peuple dont ils avaient fait un troupeau d’esclaves, et qu’ils avaient atrophié pour assurer leur domination.
Seuls les Tchatrias se firent tuer, mais sans pouvoir reculer l’heure fatale de la chute commune. Et les Brahmes, tout en implorant dans leurs pagodes un Dieu impuissant à les sauver, virent s’écrouler le prestige de leur nom et leur pouvoir politique, grâce aux précautions mêmes prises par eux pour les conserver.
Depuis, l’Inde a été la terre classique des invasions, et ses peuples se sont toujours soumis, sans murmure, au joug nouveau qui venait s’imposer, peut-être même n’assistaient-ils pas sans plaisir au renversement de ces hautes castes qui les avaient si longtemps dominés.
Parmi les écrivains anciens remontant à la civilisation des Védas était Manou, le sublime et sacré législateur. Les peuples en avaient conservé le souvenir; il avait inscrit en tête de ses lois religieuses et politiques la responsabilité des actes, l’égalité de l’homme, le libre arbitre et la liberté ; il était dangereux de le conserver tel quel, aussi les brahmes eurent-ils pour premier soin de falsifier cet ouvrage en le réduisant et l’adaptant à leurs nouvelles doctrines, en donnant le prétexte spécieux, à ceux qui auraient pu s’apercevoir de l’altération, que le livre original était réservé à l’étude des sages et des héros.
Nous lisons dans la préface d’un traité de législation de Rada, préface écrite par un des adeptes, un des complaisants du pouvoir brahmanique : « Manou ayant écrit les lois de Brahma en cent mille slocas ou distiques qui comprenaient vingt-quatre livres et mille chapitres, donna l’ouvrage à Narada, le sage parmi les sages, qui l’abrégea pour l’usage du genre humain en douze mille vers, qu’il donna à un fils de Bhrigou nommé Soumati, lequel, pour la plus grande facilité de la race humaine, les réduisit à quatre mille. Les mortels ne lisent que le second abrégé, fait par Soumati, tandis que les dieux du ciel inférieur et les musiciens célestes étudient le code primitif.
« Il est clair, ajoute William Jones, que les lois de Manou telles que nous les possédons, et qui ne comprennent que deux mille six cent quatre-vingts slocas, ne peuvent être l’ouvrage attribué à Soumati, qui est probablement celui qu’on désigne sous le nom de Vriddha- Manava ou ancien Code de Manou, et qu’on n’a pu encore reconstituer en entier, bien que de nombreux passages de ce livre aient été conservés par la tradition et cités souvent par les commentateurs.
Ainsi les Brahmes abrégèrent Manou et en firent un soutien de leurs nouvelles doctrines. Ce qui leur importait surtout était que les castes ne pussent franchir la ligne de démarcation par eux tracée, pour former un peuple qui eût pu réclamer son indépendance. Dans ce but ils prohibèrent non-seulement les mariages entre les castes différentes, mais encore toutes les associations, toutes réunions, de quelque nature qu’elles fussent.
On ne put même prier, manger ou se divertir qu’avec les gens de sa propre condition, et cela sous peine de dégradation et de bannissement.
Manava-Dharma-Sastra, livre X, slocas 96 et 97 :
« Que l’homme de basse naissance qui vit en se livrant aux occupations des classes supérieures, soit à l’instant privé par le roi de tout ce qu’il possède et banni.
« Il vaut mieux s’acquitter de ses propres fonctions d’une manière défectueuse que de remplir parfaitement celles d’un autre, car celui qui vit en accomplissant les devoirs d’une autre caste perd sur-le-champ la sienne. »
Cette prohibition atteignit les Brahmes et les rois aussi rigoureusement que les gens de basse extraction. On conçoit qu’il y avait nécessité plus urgente encore à ce que le mauvais exemple ne pût venir d’en haut.
Manava-Dharma-Sastra, livre X, slocas 91 et suivants :
« Si le brahme se fait marchand de grains au lieu de les employer à préparer sa nourriture et à en faire des oblations, qu’il revienne lui et ses descendants dans le corps d’un ver immonde au milieu des excréments d’un chien.
« S’il vend du sel, de la chair ou de la laque, il encourt la dégradation ; s’il vend du lait, il tombe immédiatement dans la caste des soudras.
« S’il vend d’autres marchandises moins dégradantes, au bout du septième jour il devient Vaysias.
« Le brahme devra plutôt mendier que de se livrer au moindre travail des mains et s’abaisser au niveau de l’artisan. »
Même ouvrage, sloca 102 et suivants :
« Le brahmane qui est tombé dans la misère doit recevoir de qui que ce soit; car, d’après la loi, il ne peut pas advenir que la pureté parfaite soit souillée.
« En enseignant la sainte Écriture, en dirigeant des sacrifices, en recevant des présents dans des cas interdits, les brahmes ne commettent aucune faute; s’ils sont malheureux, ils sont aussi purs que l’eau ou le feu.
« Celui qui, se trouvant en danger de mourir de faim, reçoit de la nourriture de n’importe qui, n’est pas plus souillé par le péché que l’éther subtil par la boue.
« Adjigarta, étant affamé, fut sur le point de faire périr son fils Sounahsèpha; cependant, il ne se rendit coupable d’aucun crime, car il cherchait un secours contre la famine. »
Le commentateur Collouca Batta dit que Adjigarta attacha son fils à un poteau pour l’offrir en holocauste au Seigneur, mais que ce dernier, satisfait de son obéissance, arrêta son bras. Nous reviendrons sur cette légende qui trouvera même sa place aux origines bibliques.
« Vamadèva, qui savait distinguer parfaitement le bien et le mal, ne fut nullement rendu impur pour avoir désiré, dans un moment où il était pressé par la faim, manger de la chair d’animaux immondes.
« Le rigide pénitent Bharadwadja, étant tourmenté par la faim, et seul dans une forêt déserte avec son fils, accepta plusieurs vaches de l’humble artisan Vridhou.
« Viswamitra, qui fut un saint personnage succombant de besoin, se décida à manger la cuisse d’un chien qu’il avait reçue d’un fossoyeur. »
On peut voir, d’après ces passages, si l’interdiction de tout travail, qui les eût fait déroger et perdre de leur prestige aux yeux de la foule, fut sévèrement formulé pour les brahmes.
Il en fut de même pour les rois et toutes les autres castes; rien ne fut égalé comme crime à la tentative de changer de situation, punie en ce monde par la dégradation et l’infamie, et dans l’autre par la migration des âmes souillées de ce forfait dans le corps des animaux les plus immondes.

A partir de ce moment, la brillante civilisation de l’Inde s’arrête, l’ignorance s’empare des masses qui, oublieuses de leur passé glorieux, ne songeant qu’à la satisfaction de leur sens, se plongèrent dans la corruption la plus éhontée, corruption favorisée par les prêtres au profit de leur influence.
Et seuls les Brahmes gardèrent par devers eux les antiques traditions philosophiques, religieuses et morales qui devinrent un sujet d’études privilégié pour cette caste, et un moyen de conserver les rois sous leur domination, par le double prestige du respect religieux et de la science.
Au culte religieux simple et pur de la révélation primitive et des Védas, ils substituèrent peu à peu pour la foule l’adoration de personnages nombreux qui, sous le nom de devas ou anges et saints, étaient regardés les uns comme les agents immédiats entre Dieu et ses créatures, les autres comme des Brahmes qui, après avoir vécu sur la terre dans la pratique de toutes les vertus, étaient allés s’absorber dans le sein de la divinité.
Brahma, la pure essence divine, n’eut bientôt plus d’autels, et les prières des mortels durent, pour parvenir à lui , s’adresser à ces êtres inférieurs dont les images peuplèrent les pagodes et les temples, et que Boudha vint essayer de renverser plus tard par une réforme qui n’est pas sans analogie avec celle tentée par Luther, au moyen âge.
Ce fut le coup le plus terrible porté à l’ancienne société indoue, la dernière main mise à cette œuvre de décadence et de décrépitude dont nous aurons bientôt l’occasion d’étudier les effets.
Le prêtre se renferma dans le dogme et le mystère, se prétendit le seul gardien, le seul dispensateur de la vérité en matière morale et religieuse, et, appelant à sou aide les lois civiles qui se mirent servilement à sa disposition, bannit la libre pensée et la raison, courba toute volonté, toute liberté sous la foi, et imagina, enfin, ce fameux adage qui depuis a su faire un assez beau chemin : « Qu’il n’y avait rien de plus agréable à Dieu que de croire sans comprendre ; que de s’incliner sans savoir; que d’apporter sur le parvis de ses temples une intelligence privée de ce qui constitue l’intelligence, c’est-à-dire l’examen et la croyance raisonnée. » ,
Nous allons voir bientôt l’Égypte, la Judée, la Grèce, Rome, toute l’antiquité, enfin, copier la société brahmanique dans ses castes, ses théories, ses opinions religieuses, et adopter ses Brahmes, ses prêtres, ses lévites comme elles avaient déjà adopté le langage, la législation et la philosophie de l’ancienne société des Vedas d’où leurs ancêtres étaient partis pour aller semer dans le monde toutes les grandes idées de la primitive révélation.
(…)

Manes et les prêtres – Leur influence sur l’Égypte

L’Égypte, par sa position géographique, a dû être nécessairement une des premières contrées colonisées par les émigrations de l’Inde, une des premières qui reçut l’influence de cette antique civilisation dont les rayons sont parvenus jusqu’à nous.
Cette vérité devient plus frappante encore lorsqu’on étudie les institutions de ce pays, tellement calquées sur celles de la haute Asie, qu’il est impossible à une autre opinion de se produire, et que les préventions les plus fortes doivent céder devant l’ensemble imposant de preuves que l’on peut présenter sur cette matière.
Je ne pourrai certes les donner toutes dans le cadre restreint que je me suis imposé, aussi bien on a déjà pu voir que, m’en tenant aux principes généraux, chaque chapitre de cet ouvrage deviendrait facilement un volume, si tous les sujets qu’il traite, toutes les questions qu’il soulève, étaient traités avec tous les développements qu’ils pourraient comporter.
Ce que je veux m’attacher surtout à démontrer, c’est la similitude des institutions civiles et politiques de tous les peuples de l’antiquité, l’unité d’initiation avec l’Inde pour initiatrice, comme je démontrerai plus tard, l’unité de la révélation religieuse avec l’Inde pour point de départ.
Que fut le gouvernement de l’Égypte, en nous reportant aux époques les plus reculées? Identiquement la copie de celui de l’Inde, sous l’inspiration du même législateur, Manou ou Manès, dont les lois avaient été conservées par la tradition émigrante, et servirent à fonder sur le sol nouveau une société semblable à celle de la mère-patrie.
Ce nom de Manou ou Manès, nous l’avons déjà dit, n’est pas un substantif s’appliquant à un homme déterminé ; sa signification sanscrite est : l’homme par excellence, le législateur. C’est un titre ambitionné par tous les pasteurs d’hommes de l’antiquité, qui leur a été décerné en récompense de leurs services, ou qu’eux-mêmes ont tenu à honneur de s’attribuer.
Aussi, comme nous l’avons vu, le premier Manou, celui de l’Inde, exerce-t-il sur les législations antiques la même influence que le Digeste de Justinien sur les lois modernes.
Sous la direction de ce législateur, l’Égypte fut tout naturellement théocratique et sacerdotale ; elle eut, comme l’Inde, un culte et une hiérarchie imposés avec la même sévérité, dans un même but de domination.
Au premier rang se trouve le prêtre, protecteur et gardien de toute vérité civile et religieuse, dominateur des rois et des peuples, émanation de Dieu, oint du Seigneur, irresponsable dans ses actes, au-dessus enfin de toutes les lois, comme il était au-dessus de tous les hommes.
Après lui vient le roi, que le prêtre veut bien laisser régner, à condition qu’il ne gouvernera que par ses inspirations et ses conseils.
Puis au-dessous nous trouvons, de même encore que dans l’Inde, le commerçant, chargé d’accroître la fortune des deux premières castes, de payer son luxe, ses caprices, ses débauches; et enfin l’artisan, ou travailleur, qui doit fournir des ouvriers, des domestiques, des esclaves…
Les prêtres se réservèrent la connaissance exclusive des sciences; c’est par les phénomènes physiques qu’eux seuls comprenaient qu’il leur était possible d’agir sur l’esprit des rois et de la foule. Ils gardèrent pour eux également les sublimes notions sur Dieu et la Trinité, l’œuvre de la création et l’immortalité de l’âme, laissant la plèbe adorer des monstres, des statues, des images, et comme dans l’Inde encore, comme dans l’Inde toujours, le bœuf, qui, on le sait, fut aussi en Égypte un animal sacré.
J’ai vu, dans l’Inde, les brahmes rire sous cape, quand un pieux et modeste Indou venait s’agenouiller devant le bœuf de la pagode pour lui offrir du riz et des fruits.
Combien ces prêtres de Thèbes et de Memphis devaient, dans les profondeurs de leurs sombres et immenses temples qui étaient aussi leurs palais, sourire de pitié et de dégoût quand il leur fallait s’arracher à leurs hautes études ou à leurs plaisirs, pour promener, en grande pompe et pour la plus grande joie d’un peuple abruti, ce bœuf Apis, qu’ils avaient créé dieu dans l’orgueil de leur force et de leur mépris pour la nation servile qu’ils dominaient!
Et quel immense sujet de plaisanteries devait leur fournir la mort de ce bœuf, qu’ils étaient obligés de remplacer pour que le dogme de son immortalité ne souffrît aucune atteinte !
Comme ils conservèrent précieusement pendant des siècles le dépôt de leurs connaissances, source de tout leur prestige, et par quels serments terribles ils liaient à eux celui qu’ils consentaient à initier!
Comme dans la société brahmanique, les prêtres égyptiens édictèrent l’impossibilité de s’élever au-dessus de la classe où chacun, par sa naissance, se trouvait placé, frappant ainsi leurs institutions d’un cachet identique d’inertie et d’immobilité.
Le système pénal fut le même, et la répression s’exerça par la dégradation, c’est-à-dire le rejet partiel et complet de la caste.
De là naquit également une race de déclassés et de parias, dont nous nous occuperons dans un chapitre spécial, car notre opinion, forcée par la logique des faits, est que de cette race de parias et de déclassés naquirent les Hébreux, régénérés par Manses, Moses ou Moïse.
Cependant les prêtres égyptiens ne rencontrèrent pas une race de rois aussi souple, aussi malléable que celle des Tchatrias, qui ne tentèrent jamais de se soulever contre l’autorité des brahmes.
Soit que les desservants d’Osiris aient fini par devenir trop exigeants, soit que les Pharaons aient rêvé une indépendance qui devait flatter leur ambition, soit encore que la main du temps voulût s’attaquer à ces institutions vieillies, léguées par le brahmanisme, pour en édifier de plus jeunes; après quelques siècles de ce sommeil dont l’Inde n’a pas encore vu sonner le réveil, l’Égypte se trouva bouleversée par la lutte des prêtres et des rois, qui, appelant à eux leurs partisans, se disputèrent à la pointe de la lance et du sabre un pouvoir qui ne fut plus que l’apanage du plus fort, et pendant de longues années le peuple vit à sa tête se succéder, au gré du hasard et des champs de bataille, des dynasties tantôt guerrières, tantôt sacerdotales.

C’est à cela, on n’en saurait douter, qu’il faut attribuer la disparition de l’ancienne civilisation égyptienne de la scène du monde. Le gouvernement théocratique n’avait su faire, comme dans l’Inde, que des esclaves, et de si profondes racines avaient été jetées par toutes les divisions de castes, qu’après le triomphe définitif des rois, ces derniers ne surent pas rompre avec les traditions étroites du passé, et régénérer leurs peuples pour s’appuyer sur eux. Ils devinrent, comme Sésostris, des envahisseurs nomades, portèrent le fer et le feu sur le territoire de leurs voisins, mais ne surent rien fonder, car le pouvoir despotique d’un seul sera toujours impuissant à marcher au progrès, lors que chaque homme de la nation sera réduit à l’état de rouage au lieu de constituer une individualité.
Vous édifierez des blocs de pierre, étonnement des siècles futurs , vous creuserez des lacs, détournerez d’immenses cours d’eau, vous édifierez de gigantesques palais, vous traînerez , à l’arrière de votre char de triomphe, cent mille esclaves conquis à la guerre, l’histoire servile vous tressera des couronnes; les brahmes, les lévites et les prêtres, que vous aurez gorgés d’honneurs et de richesses, chanteront vos louanges, vous présenteront aux peuples prosternés comme un envoyé de Dieu qui accomplit sa mission ; mais pour le penseur et le philosophe, pour l’histoire de l’humanité, et non celle des dominateurs, vous n’aurez été qu’une pierre d’achoppement de plus, à ce travail de progrès par la concorde et la liberté, qui est le but donné par Dieu, et que chaque nation doit s’efforcer d’atteindre.
Vous n’aurez été qu’un fait brutal, venant faire mieux comprendre la faiblesse de la nature humaine, et comment les nations tombent dans la décadence.
C’est ainsi que, sous la main des prêtres et des rois, l’Égypte ancienne s’achemina pas à pas vers la ruine et l’oubli après la chute de son gouvernement théocratique ; n’y étant point préparée et n’ayant rien à mettre à la place, elle n’avait plus qu’à mourir.
Ainsi, en mettant face à face ces deux antiques contrées pour en faire le parallèle, l’Inde et l’Égypte, nous voyons le même gouvernement, les mêmes divisions de castes, les mêmes institutions produire un résultat identique, et interdire à ces peuples tout rôle dans l’histoire de l’avenir.
En présence de pareils rapprochements, nul ne viendra, je crois, contester à l’Égypte une origine purement indoue, à moins d’admettre que le hasard ait fait éclore dans ce pays une civilisation calquée sur celle de l’extrême Orient ou, ce qui serait plus absurde, que ce soit l’Égypte qui ait colonisé l’Inde, et Manou qui ait copié Manès.
Je conçois qu’une pareille opinion puisse germer dans l’esprit de gens intéressés à nier, ou ne connaissant pas l’Inde ; je me bornerai à leur répondre : Vous n’avez à votre service qu’une affirmation, et cette phrase banale que j’ai déjà entendu prononcer : « Et qui vous dit que ce n’est pas l’Inde qui a copié l’Égypte ?» et vous demandez que cette affirmation soit combattue à l’aide de preuves, ne pouvant laisser place à l’ombre d’un doute.
Pour être alors complètement logique, enlevez à l’Inde le sanscrit, cette langue qui a formé toutes les autres, mais montrez-moi une feuille de papyrus, une inscription de colonne, un bas-relief de temple qui vienne me prouver qu’elle a pris naissance en Égypte.
Enlevez à l’Inde tous ses monuments de littérature, de législation et de philosophie, qui sont là encore debout, conservés dans la langue primitive et défiant les âges et la main des profanes, mais montrez-moi quelles furent leurs sources en Égypte.
Détruisez, je le veux bien, ce grand courant d’émigration par l’Himalaya, la Perse, l’Asie Mineure et l’Arabie, dont la science a retrouvé les traces. Mais montrez-moi l’Égypte colonisatrice, faisant rayonner ses fils sur le globe. Quelle langue, quelles institutions a-t-elle légué au monde que nous puissions retrouver aujourd’hui ?
Est-ce que l’on ne voit pas que l’Égypte de Manès, l’Égypte sacerdotale n’eut des institutions identiques à celles de l’Inde que dans les premiers âges ; qu’oubliant peu à peu la tradition qu’elle avait reçue, elle secoua par ses rois la domination des prêtres, et qu’à partir de Psaméticus elle renversa l’idée théocratique pure pour lui substituer l’idée monarchique, qui désormais allait dominer les civilisations nouvelles ? Ne savons-nous pas que les divisions de castes furent abolies sous les Ptolémée?
Le mérite de l’Égypte est là tout entier, mais ce serait errer que de lui en prêter d’autres. La première dans l’antiquité elle eut la force de renverser ce gouvernement du prêtre qui avait pris naissance dans l’extrême Orient sans pouvoir toutefois éviter la chute, que l’influence délétère et corrompue de ce dernier lui avait préparée. Au surplus, si nous pouvions nous laisser aller à creuser ce sujet dans ses détails, si nous ne trouvions point que ces grandes similitudes dans les principes, qui sont la base de l’existence des nations, sont suffisantes pour étayer la thèse que nous soutenons, nous prouverions avec la plus grande facilité que l’unité de Dieu, admise par les prêtres de Memphis, que Knef, Fta et Frè, qui sont les trois dieux demiurges, les trois créateurs par excellence, les trois personnes de la trinité dans la théologie égyptienne, sont de symboliques importations indoues ; que les croyances aux animaux, à l’ibis ou au bœuf, par exemple, sont des superstitions venues de l’Inde par une tradition dont il est facile de suivre la marche. Que la matière ou limon primitif appelée Bouto par les initiés et représentée sous la forme fécondante d’un œuf, n’est qu’un souvenir des Vedas et de Manou, qui comparent le germe de toutes choses à « un œuf brillant comme de l’or, » Qu’il nous suffise d’avoir indiqué ces grands points de contact qui, pour nous, expliquent l’Égypte ancienne par l’Inde et l’influence brahmanique, et soulèvent logiquement, dans la mesure du possible, un coin de ce voile obscur qui couvre le berceau de tous les peuples.

Extrait de :

Louis Jacolliot, La Bible dans l’Inde. Vie de Iezeus Christna,  A. Lacroix, Verboeckhoven & Cie. Éditeurs, Paris, 1869, pp. 63-67,72-80, 89-95

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Illustrations :

Les illustrations de cet article proviennent de :

Ce sont les vues du Temple Brihadishwara à Tanjavur dans le sud de l’Inde.

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Krishna & le Christ : qui procède de qui ? (suite)

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Controverse entre un indianiste catholique et Jacolliot

« Tout le monde sait que les Évangiles n‘ont été écrits ni par Jésus-Christ ni par les apôtres, mais longtemps après, par des inconnus, qui, jugeant bien qu‘on ne les croirait pas sur des choses qu’ils n’avaient pas vues, mirent à la tête de leurs récits des noms d’apôtres ou d’hommes apostoliques contemporains… » (FAUSTE, savant manichéen du IIIè siècle.)

Telle est la théorie imaginée au siècle dernier par les pères jésuites dans l’Inde; théorie que tous les indianistes catholiques soutiennent aujourd’hui avec cet ensemble que l’on connaît, toutes les fois que les intérêts de Rome sont en jeu ; et ici le cas n’est pas mince, il s’agit simplement, pour toutes les branches du christianisme, d’être ou de ne pas être, – et M. Textor de Ravisi pose dès le début carrément la question :
Est-ce le brahmanisme qui a emprunté au christianisme le couronnement de son édifice, le culte de Jésus—Christ?
Est-ce au contraire le christianisme qui a ses origines dans le brahmanisme, dans le culte de Christna? Lire la suite

Krishna & le Christ : qui procède de qui ?

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Controverse entre un indianiste catholique et Jacolliot

« Ce n’est pas la vérité qui est difficile à trouver, c’est l’hypocrisie scientifique et religieuse qui n’est pas facile à déraciner. » Louis Jacolliot (1837-1890)

Pour mieux connaître Jacolliot et ses oeuvres nous continuons de mettre en ligne des extraits qui nous éclairent sur sa méthode et sa façon de voir les choses. Cette fois, nous retranscrivons une controverse entre Jacolliot et un de ses contradicteurs, l’indianiste catholique Textor de Ravisi qui a séjourné de longues années en Inde puisqu’il était gouverneur de Karical pendant 10 ans. Suite à la parution de La Bible dans l’Inde de Jacolliot en 1869, de Ravisi a réagi en publiant une petite brochure pour contester les thèses de Jacolliot. Celui-ci n’a pas choisi un adversaire facile, comme il l’a dit, mais un spécialiste, dirions-nous aujourd’hui, qui connaît son terrain.
Dans cette controverse, Jacolliot laisse d’abord la parole à son contradicteur de Ravisi avant de lui répondre dans la seconde partie que nous publierons très prochainement.

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Il y a plus : cette hypocrisie a toujours à son service l’arme de Basile, et elle s’en sert prudemment, silencieusement et avec tant d’habileté par les mille voix de ses adeptes, que les esprits les plus libres, les plus indépendants s’arrêtent parfois intimidée, en se demandant: Où est le vrai, où est le faux? et ils cessent de combattre, attendant qu’une éclaircie dans l’orage leur indique la route à suivre… Le résultat est obtenu, c’est tout ce qu’a voulu la science officielle et la coterie religieuse.
N’ai-je pas vu plusieurs publicistes de notre temps, vieux champions de la liberté scientifique et religieuse, n’oser rendre compte de mon dernier volume Les Fils de Dieu, ne sachant que répondre aux sourdes attaques qui montaient jusqu’à eux?
On leur avait dit que Christna n’avait jamais existé, qu’il était étrange de retrouver dans le véda brahmanique les origines du culte mosaïque et les antiquités religieuses de la Grèce et de l’Égypte. Et oubliant que Volney, Dupuis, Humboldt et une foule d’autres avaient déjà étudié Christna avec les rares documents que possédait alors la science… oubliant que le grec est du samscrit presque pur, que la tradition même de tous les peuples anciens les fait venir de l’Asie, que tous les systèmes philosophiques de l’antiquité sont calqués sur celui de l’Inde; que toutes les langues indo-européennes sont émanées directement de la vieille langue des brahmes; oubliant cela et une foule d’autres choses encore… craignant sans doute de se faire prendre en contravention scientifique, par quelques indianistes des bords de la Seine… ils ont reculé devant le combat pour la liberté de la science… C’est tout ce que voulaient les ennemis de la science et de la pensée libre…
Je pensais que mes ouvrages n’étaient autre chose qu’une série de preuves, amassées autour de certains faits historiques, scientifiques et religieux de la vieille époque brahmanique, faits qui ne se discutaient plus. J’étais dans l’erreur, on les discute, et on me demande les preuves de mes preuves.
Les matières traitées dans ce nouvel ouvrage vont me permettre de conclure et de répondre. Les preuves de mes preuves, je vais aller les chercher dans le camp ennemi, et grâce à lui je pourrai établir d’une manière indiscutable :
1° La véritable figure de Christna ;
2° Le bilan du brahmanisme et du christianisme ;
3° L’exactitude des textes et des auteurs que j’invoque.
Comme premier point, je pose d’abord en fait qu’on ne saurait étudier de son cabinet la vieille civilisation des brahmes.
La raison en est simple. Il s’agit d’exhumer vingt-cinq à trente mille ans de la vie de l’humanité, de traduire des manuscrits, d’interroger des monuments, et l’on avouera que si cela se peut faire mieux en France, en Allemagne ou en Angleterre que dans l’Inde, nous ne voyons pas de raison pour qu’on n’aille pas étudier l’Europe en Laponie ou dans le détroit de la Sonde.
Il suit de là qu’à de rares exceptions près, le philologue le plus distingué, le grammairien le plus éminent, le plus versé dans le mécanisme du samscrit, ne possède que des idées fausses souvent, incomplètes toujours, sur les vieilles civilisations de l’Indoustan qu’il étudie à distance et à travers le prisme de ses préjugés. […]
Est-ce que la géologie n’a pas démontré jusqu’à l’évidence, qu’il a fallu des milliards d’années, peut-être, pour que notre terre passât de l’état nébuleux à l’état planétaire actuel? Est-ce que l’homme tertiaire ne compte pas des millions et l’homme quaternaire des centaines de milliers d’années d’existence?
Est-ce que cela fait corriger nos livres historiques; est-ce que cela empêche d’enseigner aux enfants et aux hommes que l’humanité n’existe que depuis six mille ans ?
Est-ce que cela fait réformer la chronologie officielle? Dieu a tiré la matière du néant, c’est à dire de rien, a créé le monde et l’homme en six jours. Moïse est son prophète, Jésus son fils et Mariam son épouse… Voilà la quintessence de ce qu’il faut croire. Toute la science officielle s’incline devant ces niaiseries ramassées dans les temples de l’Orient… et cela pour avoir l’estampille de Rome sur ses livres, ou arriver à faire partie de la coterie qui seule fait gravir à ses membres les chaires de l’enseignement supérieur.
Comment osez-vous parler de science orientale, vous qui n’étudiez l’antique passé de l’Inde que pour le courber sous la tradition mosaïque et chrétienne, qui date à peine d’hier?
Et puis, d’où tenez-vous vos textes? De la Société asiatique de Calcutta ! c’est-à-dire de la source la moins sûre, la moins scientifique à laquelle on puisse puiser.
Jamais cette académie, qui a toute la morgue et toute l’intolérance du protestantisme anglican, n’écrira une ligne, ne publiera un texte qui puisse porter atteinte à son Holy-Bible, ce pivot, cette colonne maîtresse de la société anglaise.
Dans toutes les contrées qu’habite le pavillon de l’Angleterre on n’est un homme bien élevé qu’à condition de n’attaquer ni la Bible, ni les institutions anglaises, ni la reine. Mais la Bible passe avant… cela donne sans doute une grande force à la nation. Mais il faut plus de scepticisme et d’indépendance d’esprit pour faire de la science.
De plus, c’est pour les Anglais une question de domination de ne pas soumettre leurs Écritures sacrées à celles des Indous. Ces peuples n’ayant de respect que pour tout ce qui se rattache à l’idée religieuse, il ne faut pas que le peuple conquérant paraisse être, sur ce point, le tributaire du peuple conquis. En outre : la Société asiatique, pour les textes, se fie aux brahmes, qu’elle s’est attachés pour ses travaux, et l’Europe savante parait ignorer que les brahmes du sud de l’Indoustan, qui parlent encore samscrit, contestent aux rares brahmes du nord qui prétendent entendre cette langue, la possession des véritables manuscrits scientifiques, littéraires et religieux de l’Inde ancienne. Le sud de l’Indoustan s’est conservé pur de tout mélange étranger ; là les vieilles pagodes de Ramisseram, Chelambrunn, Kandah-Swany, Trichnapoli, Tiroupafy, Mongour, Veloor, Vilnoor, Djengy, Tirvicarré, Bengaloor et une foule d’autres, conservent précieusement, dans leurs vastes dépôts, toutes les productions de l’esprit humain pendant une période de vingt-cinq à trente mille ans qui s’est écoulée de l’Inde patriarcale à la chute de la domination des brahmes.
Dans le nord, pagodes, manuscrits, traditions, castes des prêtres et des pundits ont disparu sous l’invasion des fils d’Hayder-Ali… Les musulmans ont détruit même les ruines.
Nous aurons occasion d’examiner les antiquités de l’Inde dans un ouvrage spécial.
[…]
A côté de certains indianistes qui soumettent toute indépendance philosophique à la Bible, il en est d’autres pour qui toute la science du passé, tout le développement intellectuel et progressif de l’humanité, sont contenus dans l’extraction d’une demi-douzaine de racines, et qui se mettent à genoux devant un radical, comme les indigènes de Vanikoro devant le dieu Thi qui passe pour avaler la lune les jours d’éclipse; cerveaux étroits de l’école de l’allemand Max Müller et dont les théories se grefferont difficilement sur l’intelligence française, si fortement attirée par toutes les idées générales, par toutes les traditions philosophiques et humanitaires. Ils auront beau faire; toutes les fois qu’ils essayeront d’enfermer le cerveau de la patrie de Voltaire dans un moule, le prisonnier brisera le moule et se moquera du mouleur. Tout ce que je veux dire peut se résumer en ceci: c’est en vain qu’un mandarin lettré sur les bords du fleuve Jaune pâlira pendant une vie entière dans l’étude du mécanisme de notre langue, cela ne lui donnera pas la connaissance scientifique et philosophique de notre civilisation, et le jour où il voudra traduire… il traduira à la chinoise. Voyez-vous d’ici ce savant porte-queue aux prises avec Rabelais ou Montaigne, ou exposant à ses compatriotes les finesses de la correspondance de Voltaire ?
Ce qui serait absurde à Pékin est-il plus logique sur les rives de la Seine?.. .
J’ai dit que j’allais demander au camp ennemi les preuves de mes preuves.
[ …]

ganga

Entre M. T. Pavie, ancien suppléant de Burnouf à la chaire de samscrit, qui m’a consacré un long article, et M. Textor de Ravisi qui m’a jugé digne d’une brochure, et qui tous deux m’ont combattu au nom de la révélation mosaïque et du catholicisme, j’ai penché pour M. Textor de Ravisi, et voici les motifs de mon choix :

M. Textor de Ravisi est un indianiste formé à l’école indoue, il a été pendant dix ans gouverneur de Karikal, dans la sud de l’Indoustan; comme moi, il aime cette vieille contrée et je me trouve à mon aise avec lui, car nous n’en sommes plus ensemble à des arguties et à des négations de faits ou de textes, ressources ordinaires de l’ignorance. Nous marchons sur le même terrain, avec les mêmes documents, pour arriver à des conclusions contraires.
Tous deux élèves des brahmes pundits, nous avons suivi des routes différentes; lui est allé au catholicisme, je suis allé moi à l’indépendance scientifique en matière religieuse. Je ne pouvais choisir un plus rude adversaire, car ce n’est pas à lui que je reprocherai de ne pas connaître l’Inde .
Voici d’abord les parties de la brochure de M. Textor de Ravisi qui se rapportent spécialement à mes premières études indianistes (la Bible dans l’Inde).

*
*   *

« La science moderne, avide de vérité, veut que la lumière se fasse sur toutes choses, spécialement sur les dogmes religieux qui ont régné ou qui règnent sur l’humanité. La controverse religieuse, au point de vue philosophique et historique, est un des caractères de notre époque. On discute tout, l’origine des cultes, les relations des religions, tout, jusqu’à l’existence ou la non-existence de Dieu. Cette haute tendance des esprits a cela de remarquable que la discussion paraît sincère, qu’elle reste dans les régions scientifiques, et ne tombe plus dans la polémique passionnée; et, également encore, que c’est à l’Orient, à l’Inde particulièrement, que chacun s’adresse pour y évoquer des arguments à l’appui de son opinion.
La vieille terre indoue est journellement, de la part de nos indianistes et de nos sociétés savantes, l’objet de curieuses et intéressantes études. C’est, en effet, à l’Orient qu’il faut s’adresser quand on veut remonter aux origines des choses dans n’importe quelle branche des connaissances humaines, religion, philosophie, sciences, beaux-arts: ab Oriente lux !
« Le Brahmanisme a emprunté au Christianisme le couronnement de son édifice, LE CULTE DE JÉSUS-CHRIST. »
« Le Christianisme a ses origines dans le Brahmanisme, DANS LE CULTE DE KRICHNA » :
Telles sont les deux thèses, diamétralement opposées, qui attirent en ce moment l’attention.
J’ai émis la première opinion dans le volume de la Société Académique de Saint—Quentin (1864-1866, page 335). Je vais la développer aujourd’hui, selon le désir que la Société Académique m’a fait l’honneur de m’en manifester.
Voici ce que j’avais avancé à propos du mythe de Krichna:
Cette incarnation de Vichnou est la plus célèbre et la plus populaire. Ce n’est pas seulement une manifestation, c’est Vichnou lui-même: Krichna est l’Homme-Dieu de la tradition chrétienne. Extraordinaire EMPRUNT fait par le Brahmanisme au Christianisme! alors que sapé jusque dans ses bases par le triomphe des doctrines bouddhistes, il s’était vu obligé de présenter à l’adoration des peuples un nouveau , Dieu répondant à ses aspirations, un DIEU— SAUVEUR. »
La seconde thèse est soutenue par M. Jacolliot dans son ouvrage la Bible dans l’Inde. Il base principalement son opinion sur le système général que M. Émile Burnouf a développé dans son ouvrage la Science des Religions [1].
On a signalé d’avance la Bible dans l’Inde comme devant déchaîner tous les vents contradictoires d’une furieuse polémique. Le sujet ne me paraît comporter qu’une discussion de philosophie historique.
Pour moi, l’auteur de l’ouvrage est, je l’ai déjà dit, de bonne foi [2]. Mais, ici, la bonne foi n’est pas la question. Il s’agit de savoir quelle est la valeur réelle des textes produits, c’est—à-dire leur valeur absolue d’abord, et relative ensuite, eu égard au milieu dans lequel ils sont ’enchâssés. Ces fractions de textes font-elles partie des textes primitifs? Sont-elles de source ou d’auteurs hindous? Sont-elles de sources ou d’auteurs étrangers? La critique moderne ne peut plus accepter un livre hindou tel qu’on le lui présente : textes et développements des textes, noms réels ou supposés des auteurs, tout est à examiner et à juger avec soin.
Les études approfondies des langues anciennes et modernes de l’Asie entreprises par les missionnaires pour les besoins de leurs travaux apostoliques, par les Anglais des sociétés savantes de l’Inde et surtout par les indianistes de l’Europe, rétablissent journellement la vérité historique et philosophique sur beaucoup de faits acceptés et réputés jusqu‘ici indiscutables.
Wilford était, assurément, de très-bonne foi quand il donnait, le premier, des extraits des Pouranas et que tout à coup il s’apercevait que son pandit ou docteur brahme l’avait trompé [3]
L’histoire de la littérature hindoue est pleine d‘impostures de ce genre : témoins les pandits qui essayèrent de tromper le fameux Joyasinha et Ticatraya, premier ministre du nabab d’Aoude.
« Voltaire était, assurément, de très-bonne foi, et après lui plusieurs indianistes européens, jusqu’à ces derniers temps, quand ils pensaient que l’
Ézour-Védam (le vrai Véda) [4] était un ouvrage brahmanique composé 400 ans avant l’expédition d’Alexandre dans l’Inde. Il était, aussi, de bonne foi, l’auteur de l’Essai sur l’Indifférence quand, dans une autre intention, il en citait des passages pour montrer l’existence des idées chrétiennes chez les Hindous longtemps avant le christianisme. Or, l’Ézour-Védam A ÉTÉ écrit EN 1730 PAR LE P. CALMETTE, MISSlONNAIRE FRANÇAIS À KARIKAL ET À PONDICHÉRY.
L’abbé Dubois était aussi de bonne foi quand il recueillait les charmants apologues qu’il avait très-souvent entendu réciter par des Indiens fort judicieux ou qu’il Les extrayait des livres du pays. Il s’étonnait d’avoir rencontré dans l’lndoustan des contes populaires dont le fond est très répandu dans plusieurs provinces de France. Or, il n’y a là rien qui doive surprendre, si l’on considère que les Indiens n’en doivent la connaissance qu’à des Missionnaires [5].
Plusieurs oeuvres des indianistes européens (anciens et modernes) sont aussi renommées dans l’Inde que les plus belles oeuvres des auteurs hindous [6]. Les noms des de Nobili, Beschi, Calmette, William Jones, Colebrooke, Wilford, Horace Wilson, Burnouf, de Tassy, etc., etc., sont plus célèbres chez les brahmes et les Hindous lettrés que chez nous.
La quantité des ouvrages écrits par les Missionnaires dans tous les dialectes de l’Inde anciens et modernes est prodigieuse, sur la grammaire, sur la littérature, sur la poésie, sur les sciences, sur la philosophie, sur la religion, etc. La plupart sont sans nom d’auteur [7]. Pour un grand nombre, le texte primitif a été revu et corrigé, augmenté ou annoté, selon la coutume de l’Inde. Les Indiens savent que le beau poème le
Tambavani [8] est l’oeuvre du P. Beschi et, également, le Véda-Vilakkam; mais la plupart ignorent, par exemple, qu’il est l’auteur du Gourou Paramarta et de plusieurs autres contes aussi facétieux et spirituels attaquant les brahmes et les usages de l‘Inde, oeuvres très-populaires qu’ils attribuent à des auteurs nationaux .
Les livres hindous sont des feuilles de palmier (olles) sur lesquelles on écrit avec une petite pointe de fer. Un indien ne réunit jamais en un seul volume les différents livres d’un ouvrage des Védas, par exemple, il ne les conserve qu’en feuilles détachées seulement. On peut se figurer, par ce fait, entre autres, combien il est facile d’ajouter ou de retrancher à un livre ou plutôt à un manuscrit hindou.
Les livres hindous sont des copies reproduites par des écrivains qui en font métier ou par les personnes qui désirent les posséder. Des pénitents ou des disciples font très souvent le vœu de copier tant de fois dans leur vie tel ou tel ouvrage en l’honneur de leur dieu ou de leur maître. Si les uns reproduisent littéralement, il n’en est pas de même de tous. Dans l’Inde chacun se croit, en effet, le droit de pouvoir annoter et commenter, voire même de corriger un texte qu’il copie comme s’il était LE SIEN PROPRE. C’est un fait qu’il faut accepter tel qu’il est.
Il n’y a jamais eu dans l’Inde, comme chez les Juifs et les Chrétiens, une autorité perpétuelle gardienne des textes primitifs et orthodoxes sacrés. Chez les Hindous, non seulement elle n’existe pas, mais chaque religion, chaque secte, chaque école a tenu à honneur d’avoir un texte propre des Védas, des Pouranas et des autres écritures sacrées avec des faits et des préceptes PARTICULIERS [9]. Aussi, un des grands mécomptes que l’on éprouve dans l’étude des antiques livres des Hindous, ce sont les interpolations modernes, les corrections souvent maladroites, les remarques déplorables, les maximes à contresens, etc., etc., placées à tort et à travers dans des textes réputés primitifs (que quelquefois l’on ne retrouve plus) abîmés, si je puis parler ainsi, par les millions de copistes, ignorants ou partiaux, qui les ont reproduits les uns d’après les autres depuis plus de 2.000 années. Il y a, par exemple, 1.100 textes différents des Védas réputés TOUS LE VRAI TEXTE PRIMITIF et qui diffèrent pour tout ou pour parties de chaque livre. Il en est de même de tous les ouvrages sacrés ou profanes répandus dans le public hindou.
Je ne m‘étendrai pas davantage sur la bonne foi, mais sur la réalité trompée par l’apparence au sujet des livres hindous.
Et en écrivant ces lignes je songe à
Maya (l’Illusion, l’Apparence) qui joue un rôle capital dans les doctrines brahmaniques et bouddhistes.
La suite des temps a sans cesse rendu plus saillante cette remarque des premiers missionnaires sur le peu de certitude historique des choses de l’Inde. On sait que les dates certaines sont rares dans son histoire ancienne. Il me semble que le génie brahmanique se soit complu à les ensevelir dans les siècles de ses chronologies fabuleuses. Tels livres, tels monuments auxquels on attribuait une antiquité incontestable ont été reconnus, par la critique moderne, d’une époque relativement moderne.
Les Védas et les Pouranas sont les principales écritures sacrées de l’Inde : les premiers (avec leurs appendices) sont les livres théologiques, et les seconds les livres mythologiques [10]
Les Védas sont postérieurs au Pantateuque, et les Pouranas sont, d’après l’opinion de plusieurs indianistes et, entre autres, de M. Wilford, de beaucoup postérieurs à notre ère, bien que le fond de leurs légendes et leurs matières en général existassent auparavant sous d’autres formes.
C’est le Bhagavad—Guita que M. JaColliot cite plus particulièrement à propos de Krichna. Je dirai donc, ici, que ce poème est le plus étonnant exemple d’interpolation que l’on puisse citer : un poème métaphysique, intercalé dans un grand poème héroïque, ou l’original et grandiose épisode métaphysique du dialogue entre Krichna et Arjuna. Or, quel est le résumé de la doctrine que le poète brahmanique a mise rétrospectivement dans la bouche de l’antique Krichna ; le fatalisme panthéiste qui permet tout, embrasse tout, confond tout [11]!
Le Bhagavat est un des derniers poèmes qui ait été compris dans la collection des Oupanichad, et en ont porté le nombre de 18 à 40 ou 50. Le haut degré de culture intellectuelle que cet ouvrage accuse dans son auteur montre qu’il n’est pas antique. Son mérite littéraire est tel aux yeux des Hindous lettrés que beaucoup mettent le Guita, qui veut dire le Divin, au—dessus des Védas.
Quel en est l’auteur? quand vivait—il?
Le Bhagavat— Guita est une des mille oeuvres attribuées à Vyasa-Dêva, l’auteur auquel les Hindous accordent habituellement tout ouvrage religieux dont ils ignorent l’auteur. Plusieurs écoles philosophiques l’attribuent au célèbre grammairien Vopadéva. Dans le premier cas, il aurait été composé avant notre ère et corrigé vers l’an XI de Jésus-Christ. Dans le second cas, il n‘aurait que 600 ans d’existence.
M. Jacolliot cite des extraits de tels et tels livres sacrés hindous, notamment des Védas. Je ferai donc remarquer que le quatrième livre des Védas, l’Arthavan—Véda, est relativement moderne, que beaucoup d’Hindous le considèrent comme apocryphe, et qu’ils ne comptent, de la sorte, que trois Védas.
Les trois premiers Védas, en effet, sont d’un style fort antique, qui diffère de la langue sanscrite, qui est devenue classique; or le style du quatrième Véda est moderne. L’ouvrage est écrit en vers et en prose. Dans le travail de Vyasa—Déva, la légende attribue à Soumantou l’enseignement de ce véda.
Est-ce à dire que je nie l’authenticité des livres sacrés hindous, quoique les auteurs de ces oeuvres « soient le plus souvent fictifs ou inconnus [12]» Non, certes! Je crois probablement plus à leur authenticité que MM. Burnouf et Jacolliot ne croient à celle du Pentateuque de Moïse.
Mais je ne crois pas à la date assignée à tel ou tel livre hindou, et, dans ce livre, à telle ou telle partie; je ne crois pas que tel livre ou telle partie du livre soit de tel auteur auquel on l’attribue. En d’autres termes, je me défie et des dates et des citations, et je suis à cet égard les errements des membres de la
Société Asiatique, errements qui provoquent, loin de les ralentir, les recherches de ses infatigables membres.
J’ai parlé de corrections, d’interpolations, de maximes ajoutées par la copie aux livres hindous. Tous les indianistes connaissent ce fait. Les Hindous lettrés relèvent leurs textes aussi facilement que nous le ferions, si un imprimeur de nos jours croyait devoir éditer un ouvrage du temps de la Renaissance, auquel il aurait substitué à des mots trop anciens et in compréhensibles pour la masse du public, des mots nouveaux, ajouté quelques événements postérieurs pour compléter ceux en question, enfin intercalé dans le texte des paroles ou des réflexions propres, selon lui, a mieux faire ressortir la pensée qu’il attribuait à l’auteur.
Écrit avec bonne foi, d’un style facile, vigoureux et passionné, d’une argumentation habile et variée, l’ouvrage de M. Jacolliot est d’une lecture entrainante, alors même qu’on n’est pas de l’école qu’il suit. La Bible dans l’Inde — vie de Jaseur Christna, est un ouvrage savant sur des faits connus et avec des arguments connus.
L’auteur, du reste, dit lui-même de son livre qu’il « 
vient vulgariser toutes les vérités qui ne s’agitent aujourd’hui que dans les sommets de la science. » C’est l’histoire de la révélation religieuse transmise à tous les peuples.
Aussi, en remontant à la source, retrouvons-nous dans l’Inde toutes les traditions poétiques et religieuses des peuples anciens et modernes et le sublime enseignement du philosophe de Bethléem.
« — Rationalistes, repoussons la Révélation, dit M. Jacolliot. »
« — Rationalistes chrétiens, admettons la Révélation, dis-je de mon côté. »
La croyance à la révélation ou la négation de la révélation étant les points antipodes de départ des appréciations philosophiques d’écoles opposées, je présenterai, comme le fait mon adversaire, mon opinion sur cette question capitale [13].

gayatriLe rationalisme repousse la Révélation primitive et, ce pendant, ses penseurs les plus sérieux admettent hautement la Conscience révélatrice, comme le fait M. Jacolliot lui-même.
La révélation, dit-il, c’est la croyance en Dieu, la connaissance du bien et du mal, la foi en l’immortalité, et c’est la conscience qui est la révélatrice.
Jésus-Christ c’est la doublure de Krichna : « Le philosophe chrétien continua la tradition hébraïque, l’épura à l’aide de la morale de Christna, le grand novateur hindou, morale qu’il lui avait été donné sans doute de pouvoir étudier par lui-même dans les livres sacrés de l’Égypte et de l‘Inde » (Page 117.)
Le Christ, dédaiguant Moïse et Manès, et leur inspirateur Manou, et se reportant jusqu’aux admirables enseignements de Christna que le brahmanisme et le pouvoir des prêtres avaient fait oublier, vint annoncer aux hommes la loi de charité et d’amour, qui avait été celle des anciennes populations de l’Orient. » (Page 161.)
Comme la plupart des indianistes, je n’avais attaché jusqu‘ici aucune importance à l’orthographe du mot Krichna et je l’écrivais tantôt d’une manière et tantôt d’une autre. M. Jacolliot l’écrivant sciemment Christna afin de le rapprocher davantage pour les yeux du mot Christ, je dois, à ce sujet, donner quelques explications.
Le nom réel du personnage était Caneya.
Il fut appelé Krichna ou le noir à cause de la couleur de son visage. La plupart des statues et images le représentent encore actuellement de couleur noire : or Krichna étant Tchattryas selon la chair devrait être représenté avec la couleur jaune-clair tirant sur le blanc.
On trouve dans les livres hindous (selon les dialectes et selon les auteurs) : Krishna, Kristna, Kirsna, Crishna, Crihna, Kissen, Crezno, etc., mais je n’ai point encore rencontré ce mot écrit Christna [14].
Krichna posséda toutes les vertus et tous les vices de l’humanité. Telle est la grande et poétique figure que les poèmes et les livres sacrés hindous peignent tous : telle est celle, également, que ses adorateurs lettrés se sont complu à me révéler dans l’Inde dans les fréquents entretiens que j’ai eus avec eux quand ils comparaissaient devant moi pour plaider des affaires de caste et de religion. Quant à ses sectateurs, les uns l’adorent avec ses vertus et ses vices, les autres avec ses vertus seulement, et les autres , enfin, avec ses vices exclusivement.
Le Christna de M. Jacolliot peint au moyen de tels et tels textes, mais en écartant tels et tels autres, ne représente pas plus le Krichna adoré par ses sectaires, par conséquent le vrai KRICRNA tel que les intéressés le comprennent, que le discours de Socrate ne formule la morale pratique de la Grèce ou que la République de Platon ne montre la société antique telle qu’elle se comportait réellement.
Pourquoi M. Jacolliot rejette-t-il tels et tels textes ou tels ou tels événements, l’ombre au tableau? La pierre rebutée par M. Jacolliot est précisément devenue pour le brahmanisme la pierre de l’angle. Seule, la figure du Christ peut se passer d’ombre, parce qu’elle est divine. Les autres figures ont besoin de lumière et d’ombre pour n’être pas des teintes plates. Le clair-obscur donne le caractère aux choses terrestres dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral. L’admirable figure des vertus divines et humaines, sans ombre au tableau, que dépeint M. Jacolliot, est presque celle du Christ; mais non, assurément, celle de Krichna. Les magnifiques faits et textes qu’il cite se trouvent réellement dans des poèmes hindous, mais ce sont ceux précisément, les uns que le brahmanisme a empruntés au judaïsme et au christianisme, ou les autres de son fond propre, épars dans ses milliers de traditions orales ou écrites, qu’il a mis en relief pour rajeunir et pour ajuster son antique Krishna légendaire aux exigences de la conservation de sa domination ébranlée par sa longue et sanglante lutte avec le bouddhisme.
Oui, ce que M. Jacolliot admet de Krichna : légendes, paraboles, morale, discours, telles sont le plus souvent les parties capitales qui constituent précisément les emprunts que le brahmanisme a faits aux livres sémitiques quand elles ne font pas partie des communes traditions primitives. »
Après quelques lignes de critique sur différents explications étymologiques des noms de Jupiter, Pluton, Hercule, et autres dieux et héros de la fable, à propos desquelles notre mésaccord, du reste peu accentué, est sans importance sur la question de Christna et du brahmanisme, M. Textor de Ravisi conclut en prétendant :
« 1. Que la figure de Krichna partant des traditions primitives, concernant la venue d’un Messie et un renouvellement du monde (communes aux cosmogonies de tous les peuples), a été sans cesse grandissant à travers les siècles en puisant dans les écritures judaico-chrétiennes;
« 2. Que le personnage historique de Krichna, chef de partisans, puis conducteur de hordes guerrières, a été transformé successivement en héros et en moraliste, en demi—dieu et en dieu, et enfin au VIe siècle de notre ère en Dieu suprême;
« 3. Que la lutte du brahmanisme et du bouddhisme, puis les luttes du brahmanisme et du bouddhisme contre le christianisme ont amené le brahmanisme à essayer d’enter la figure du rédempteur chrétien sur celle de son antique Krichna, et enfin à le faire honorer d’un culte public, au VIe siècle de notre ère. » (Textor de RAVISI.)

[À suivre]

Extrait de Christna et le Christ de Louis Jacolliot, Ed. A. Lacroix, Verboeckhoven & Cie. Éditeurs, Paris, 1874, pp. 325-344

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Illustrations:

1. Shiva en ascète assis sur les sommets de l’Himalaya. Il accepte de recevoir les eaux du fleuve sacré – la Gangâ – sur ses cheveux noués afin d’en amortir la chute sur la terre.
2. La déesse Gâyatri à cinq faces porte dans ses mains, de gauche à droite : un lotus, une conque, un aiguillon, un fouet, un rosaire, un chrakra et un lotus.
Ces illustrations sont tirées de l’ouvrage intitulé Hymnes à la déesse, traduit du sanscrit par Ushâ P. Shâtrî & Nicole Ménant, Ed. Le soleil noir, Paris, 1980.

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Notes :

[1]. La Revue des Deux-Mondes a commencé, en 1864, la publication de la Science des Religions, et l’a achevée en octobre 1868. La Librairie Internationale vient de publier la Bible dans l’Inde, que ses journaux correspondants avaient annoncée depuis longtemps.
[2]. Courrier de Saint-Quentin, les 22 août, 26 septembre et 2 octobre 1868.
[3]. Les faux étaient de trois espèces : dans la première, il n’y avait que deux ou trois mots altérés; dans la seconde, il y avait des légendes où il avait entrepris une plus grande altération; dans la troisième, étaient celles qu’il avait écrites tout entières de mémoire. (WILFORD. Introduction au 8e volume des Recherches Asiatiques.)
[4]. C’est un dialogue de controverse qui a pour objet de démontrer que les brahmes ont corrompu les Védas primitifs par des erreurs de tout genre.
[5]. Le grand obstacle aux succès des travaux apostoliques. dit le P. Bach, était un aveugle respect pour la personne des Brahmes. Il vint dans l’esprit des missionnaires d’employer contre eux l’arme du ridicule, et ils mirent à contribution la gaieté et la causticité françaises.
[6]. Le récit du massacre des innocents, dans le poème de Tambâvani, dit le savant orientaliste Klaproth, est regardé par les indigènes du Maduré comme le plus beau morceau qui existe dans leur langue.
[7]. Les Indiens ont coutume d’intituler leurs ouvrages selon diverses règles de grammaire et non pas arbitrairement. Le Nannool, ancien traité de belles-lettres, dit, en effet: « Un ouvrage doit prendre un titre ou de la première source à laquelle l’auteur est redevable pour le fond de la doctrine, ou de son auteur même, ou de celui qui l’aurait commandé, ou de la matière qu’on y traite, ou de la nature de l’ouvrage. »
[8]. Le Tambâvami est un grand poème destiné à mettre le récit évangélique a la portée des imaginations indiennes.
[9]. La collection des livres canoniques hindous se compte par centaines de milliers de volumes, au dire des brahmes. Les principaux sont :
VÉDA, nom de l’écriture sacrée des Hindous, de la racine vid, savoir : en grec oide, en hébreu yada.
Les Védas comprennent quatre livres : le Rig-Véda, l’Adjour-Vêda, le Sama-Véda et l’AIharvan- Véda.
Les Oupanichad, traités théologiques, au nombre de 40 à 50, qui forment un appendice aux Védas.
Les Pouranas sont au nombre de 18.
Les Oupapouranas, poèmes du même genre, mais moins sacrés, étaient aussi jadis au nombre de 58, mais leur nombre a été porté à 40 ou 50 livres.
Le Mahâbharata, le Ramayana et plusieurs autres grands poèmes célèbres font partie aussi des livres sacrés.
Les Djeinas, qui se qualifient de vrais croyants hindous, ont aussi leurs Védas et leurs Pouranas qui diffèrent de ceux des brahmes, mais qui pour eux sont les véritables livres primitifs.
Leurs Pouranas sont au nombre de 24, et portent les noms de leurs principaux Tirthamkaras ou réformateurs.
Les Bouddhistes ont aussi leurs Védas et leurs Pouranas, différents de ceux des brahmanistes et des djeinas. Le Dharna-Khauda est la collection totale de leurs livres saints. Il comprend, selon leur dire, 84.000 volumes.
[10]. Pouranas veut dire : histoires sacrées anciennes.
[11]. Voir ce que je dis plus loin sur ce poème sacré.
[12]. Pour M. E. Burnouf, le Rig-Véda est le plus authentique des textes sacrés, « quoique les auteurs de ses chants soient plus souvent fictifs ou inconnus.
[13]. Nous vivons et nous pensons : Ce sont des faits. Comment? Mystères plus incompréhensibles pour la raison que la Révélation, du moment que, comme MM. Burnouf et Jacolliot, on admet Dieu-créateur et l’Homme créature.
Ecartant la question dogmatique et réduite à sa plus simple expression ou à la communication obligatoire, fatale du Créateur avec sa créature première la plus parfaite, la révélation primitive est une conséquence fatale que le philosophe rationaliste peut accepter. Réduite à sa plus simple expression ou à la croyance que la Créature première a dû avoir en son Créateur, la révélation primitive est la croyance falaIe en Dieu. Oui! La première Créature a obligatoirement connu son Créateur, et, comme conséquence, elle a connu le but de sa création, c‘est-à-dire non-seulement sa nature, mais ce qu’elle devait croire et faire pour accomplir sa mission terrestre, et pour arriver à sa destinée ultérieure. Or, puisque l’homme cherche quelle est sa mission sur la terre et quelle est la formule de Dieu (puisqu’il faut s’exprimer ainsi), c’est que l’homme a oublié l’une et l’autre.
Ici se place le dogme conservé dans toutes les religions de la chute de l’Homme par le fait de sa transgression volontaire à la loi de son Créateur, et le dogme, sa conséquence, de la promesse divine de la réhabilitation.
[14]. M. Jacolliot dit, page 360 : « Nous écrivons Christna plutôt que Kristna, parce que le kh aspiré ne saurait être philologiquement mieux rendu par notre ch, qui est lui aussi une aspiration, que par le k simple. »
— Quant à moi, j’écris Krichna parce que mon interprète hindou écrivait en français Khrishna. Or, je dis que notre k rend très-bien l’aspiration kh, car dans beaucoup de dialectes hindous le mot est écrit par un c et non par un kh; enfin, que ch rend mieux la prononciation finale du sh que le st nécessaire a M. Jacolliot pour écrire Christna.

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Jacolliot indianiste par passion

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« Les rois cherchent la guerre comme les mouches recherchent les ulcères; les méchants ne se plaisent que dans les querelles; l’honnête homme fuit les rois, les mouches et les méchants. » (Sagesse indienne)

Nous avons, dans nos dernières publications, présenté Louis Jacolliot (1837-1890) à travers des extraits de ses ouvrages. Avant de publier d’autres traductions de textes indiens découverts par notre chercheur, notamment la version indienne de la Genèse, du déluge, etc., nous tenons à présenter à nos lecteurs-internautes le point de vue de Jacolliot sur les recherches menées par des Occidentaux en Inde en matière d’histoire et de civilisation, sa méthode d’approche qui n’a rien à envier à nos méthodes actuelles à plus d’un siècle de distance. Tout anthropologue ou ethnologue en particulier, doit connaître son terrain pour être pris au sérieux, et pour connaître son terrain il faut avoir fait du terrain : partir pour la terre étrangère, y vivre avec le peuple étudié, apprendre sa langue, sa culture matérielle et idéelle, etc. Ces aspects nous semblent évidents mais ce n’était pas le cas au XIXe siècle où bien des « savants » ont déclaré : « J’ai tout lu sur … » sans jamais sortir de leur bureau. Lire la suite

Dialogue entre un brahmane et un missionnaire sur la question de Dieu

vignette« Il faut étudier pour savoir, savoir pour comprendre, comprendre pour juger. » Louis Jacolliot (1837-1890)


Nous avons présenté lors de la publication du dernier article au sujet du monothéisme quelques extraits d’un auteur aujourd’hui complètement oublié pour ne pas dire enterré, Louis Jacolliot. En parcourant ses écrits en matière de religion et de spiritualité, nous avons décidé de continuer à le présenter sur notre site dans une série de plusieurs articles sur le thème du rapport entre l’Occident et l’Orient. En parcourant la toile, on s’aperçoit que cet homme de lettres du XIXe siècle n’est pas perçu à sa juste valeur. À un auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages, Wikipedia consacre quelques lignes en laissant croire que ses travaux ne sont pas fiables d’après des spécialistes de l’Inde. Nous connaissons l’opinion de Wikipedia sur les questions sensibles. Il ne faut pas compter sur lui pour aller vers la lumière. Sinon il existe bien un site qui lui consacre une biographie plus fournie, mais là, on retient seulement ses œuvres littéraires en rapport avec les voyages. Par contre il y a pas mal de sites en espagnol ou en anglais qui parlent de lui : nul n’est prophète dans son royaume ? Pour ceux qui connaissent le monde des lettres et des éditions, la meilleure façon d’enterrer un auteur c’est de ne pas en parler, le silence assourdissant suffi à se retourner contre l’auteur visé. Nous posons alors une question en corollaire : est-ce qu’une œuvre connue des médias, encensé par les spécialistes et présenté à la meilleure place dans une librairie est une preuve, un garant de qualité ? Nous laissons la réponse à nos internautes pour nous borner à extraire d’autres passages de Jacolliot qui nous semblent intéressants pour la compréhension de notre passé commun de l’humanité toute entière. Dès aujourd’hui nous pouvons annoncer à nos lecteurs que cette série d’articles comporte plusieurs épisodes. Nous allons voir successivement la version indienne :
– de la création des premiers hommes : Adima et Héva qu’on pourra ainsi comparer avec la Genèse de la Bible ; Lire la suite

L’équateur penché. 2è étape

Nous avons raté le rendez-vous fixé vendredi dernier, 18 juin à 18h18 et nous en sommes désolés mais mieux vaut tard que jamais disaient les anciens. Donc acte : nous relayons l’appel des auteurs de La révélation des pyramides, Patrice Pooyard & Jacques Grimault qui souhaitent continuer à faire connaître au public les résultats de leurs recherches par les mêmes moyens et méthodes : un film documentaire. Et tout le monde sait que la réalisation d’un documentaire vidéo de la qualité de LRDP coûte très cher, d’où leur appel à contribution à travers la formule du crawfunding proposée par le site https://fr.ulule.com/. Ainsi chacun peut participer en fonction de ses moyens à une oeuvre collective. C’est le seul  moyen d’arriver pour Patrice Pooyard & Jacques Grimault, compte tenu de leurs mésaventures avec un escroc, qui les ont paralysés pendant des années pour la diffusion et l’exploitation de leur documentaire.

Alors bonne aventure participative !

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header-crowd

Chers soutiens,

Après 7 millions de vues (seulement pour la France) de la Révélation des Pyramides,
540 000 vues de Gizeh 2005 :

et plus de 400 000 vues sur les différentes interviews et conférences.

On est toujours à seulement 3000 contributeurs. Ça avance, petit à petit…
MAIS 🙂
Ce sont toujours les même qui donnent ET il est temps de faire bouger les choses…

Pouvez vous poster ces 2 liens en vérifiant bien que la vidéo soit en avant et non le lien ulule
le 18 juin à 16h18, avec pour titre :

« 06/18 à 16:18, partageons ensemble et continuons l’enquête » :
Le réalisateur et l’auteur de la Révélation des Pyramides et de Gizeh 2005 sont en tournage et ils ont besoin de nous:

LE TEASER DE L’ENQUÊTE : http://www.youtube.com/watch?v=sMwaylNnwek

LE LIEN POUR SOUTENIR L’ENQUÊTE
http://fr.ulule.com/lequateur-penche-deuxieme-etape/

et vous finissez votre message (ou le commencez) comme vous le souhaitez 🙂

Ce partage serait une aide ÉNORME, surtout si on le fait TOUS à la même heure et le même jour 🙂
Alors, allons y Samedi, à 16h18

En cadeau si vous ne les avez pas vues :
les vidéos offertes ce mois ci :
La conférence de jacques sur le nombre d’or, vous y verrez 0,618 et 1,618 🙂

Conférence « Le Nombre d’OR »jacques-nombre-or
Conférence de Jacques Grimault : Du Nombre d’Or à l’Île de Pâques. Enregistrée à Nice par Culture Populaire

Jacques Grimault à BTLV jacques-btlv
Entretien diffusé le mardi 27 mai avec Bob pour la Webradio et WebTv BTLV. Entretien exclusif !

Conférence Gizeh 2005
Conférence donnée à Caen le 25 février 2016, organisée par Alain Delaunay et Sébastien Dubois, captée par Olivier Agra et Sébastien Dubois. Musique de l’intro par Louis Raphael-Leygues.

Jacques Grimault à Nuréa TVjacques-nurea
Entretien diffusé le mardi 24 mai avec Nora pour la Web Tv Nuréa TV « La philosophie des Anciens, apprentissage à travers les emblèmes et le jeu de Tarot» Lire la suite

À propos du monothéisme

vignette« Tout ce que le monde renferme est la propriété du brahme (prêtre); par sa primogéniture et par sa naissance il a droit à tout ce qui existe. » Manava-Dharma-Sastra – Livre I, sloca 99 et suivants.


Si aujourd’hui on met sur le dos des musulmans toutes les atrocités véhiculées par les images télévisuelles, on les stigmatise (les actualités abondent en anecdotes faisant des Arabes des accusés, des coupables parce qu’Arabes !), et par ailleurs on fait tout pour que le clash de civilisations (entre le monde judéo-chrétien et la « barbarie musulmane ») ait lieu, l’Occident dominateur et triomphaliste se rappelle-t-il de temps en temps qu’il n’a, dans son histoire, pas produit de prophète de même dimension que celle de cet Arabe né en Palestine ? Et pourtant cet Occident, à l’initiative de Rome, n’a pas hésité à récupérer la sagesse répandue par cet Arabe nommé Jésus pour en faire une religion qui se veut universaliste. À tel point que l’identité de l’Occident dont certains se réclament aujourd’hui a été forgée par les idées de ce natif palestinien ensuite déformées par l’Église romaine avant de se répandre dans le monde entier. Que l’Occident se retourne contre les descendants des frères de son prophète a quelque chose de malsain. D’un autre côté, on cite toujours le monothéisme parmi les inventions qui font la fierté de l’Occident. Et pour que personne n’oublie cette idée géniale, le grand Attali Jacques a rappelé que c’est le peuple juif, si inventif et si généreux, qui a inventé le monothéisme et a légué la Bible à l’humanité. Si quelqu’un comme Attali a dit une telle chose ça ne peut être que vrai. Il a une immense culture, il connaît tout le monde, tous ceux qui comptent, les mauvaises langues chuchotent qu’il fait partie des maîtres du monde… Il a écrit plein de livres, tout seul, sans jamais plagier personne comme le font des ignorants profiteurs en costume trois-pièces ou comme d’autres qui font écrire leur gloire par des nègres. En tout cas c’est lui qui a béni la candidature de François Hollande aux primaires du PS avant les dernières élections présidentielles en disant que « c’est le meilleur d’entre nous… ». On en connaît les résultats, mais le grand Attali a peut-être d’autres raisons de bénir François qu’il ne convient pas de dire à la plèbe. Lire la suite

Henricus Cornelius Agrippa – Correspondance

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« La plupart du temps, à la Cour des rois, la méchanceté des détracteurs a plus de puissance que le crédit des gens de bien. Celui qui calomnie n’est pas seulement coupable, mais encore celui qui prête l’oreille à la calomnie. »
Henri Cornélis Agrippa

Pour clore cette série d’articles sur Agrippa, nous publions quelques-unes de ses correspondances qui illustrent sa vie, son combat, ses déboires et ses détresses. Agrippa ne correspondait pas seulement avec des hommes de lettres et de sciences de son époque tels qu’Érasme ou Jacques Lefebvre d’Étaples (1450?-1536) [1], mais aussi avec des hommes d’Église dont certains étaient ses amis ou des protecteurs. Ses liens avec des hommes de pouvoir sont dignes d’intérêt pour ceux qui s’intéressent à la vie des princes et des monarques : on ne sera pas étonné de le voir coincé par l’homme le plus puissant de l’époque, l’empereur Charles-Quint.
Au-delà de l’aspect anecdotique, sa correspondance nous renseigne aussi sur le climat intellectuel de l’époque, elle nous apprend par exemple :

  • comment la magie qui était une discipline respectable pendant de longues périodes, s’est vue déclassée au rang de charlatanisme par la suite ; l’Église n’est pas du tout innocente sur cette question : même à l’époque d’Agrippa, des procès de sorcellerie faisaient encore dresser les cheveux, d’ailleurs Agrippa a courageusement défendu une vieille paysanne, dans les environs de Metz, accusée de sorcellerie. Quoi qu’il en fût la magie n’était pas tout à fait morte puisque le meilleur cabaliste du XIXè siècle en France, le prêtre défroqué mais qui reste fidèle à l’Église Éliphas Levi en parle abondamment dans son ouvrage majeur que nous avons évoqué il y a quelque temps.

Lire la suite

Henricus Cornelius Agrippa d’après sa correspondance

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« La Magie est une faculté qui a un très-grand pouvoir, plein de mystères très relevés, & qui renferme une très profonde connaissance des choses les plus secrètes, leur nature, leur puissance, leur qualité, leur substance, leurs effets, leur différence, & leur rapport : d’où elle produit ses effets merveilleux par l’union & l’application qu’elle fait des différentes vertus des êtres supérieurs avec celles des inférieurs ; c’est là la véritable science, la Philosophie la plus élevée, & la plus mystérieuse; en un mot la perfection de l’accomplissement de toutes les sciences naturelles, puisque toute Philosophie reglée se divise en Physique, en Mathématique, & en Théologie.« 

Henricus Cornelius Agrippa (1486  -1535)

Henri Cornélis Agrippa [1] occupe une place de savant et d’original vagabond employé tour à tour aux besognes les plus variées : militaire, humaniste, théologien, jurisconsulte, médecin, alchimiste, il possède tout le cycle des connaissances sacrées et profanes, mais il a peu d’idées générales; c’est avant tout un vulgarisateur, doué d’une vaste érudition compliquée de tous les écarts d’une extraordinaire liberté d’opinion et d’une extrême mobilité de caractère. Comme Paracelse, son contemporain également alchimiste et médecin, il se plaisait à captiver le public par les innovations les plus étranges et les doctrines les plus osées. Sa vie, sur laquelle on a beaucoup écrit de fables fantastiques, fut en harmonie avec ses paradoxes. Lire la suite